• Chroniques

Isolation dans le jeu collectif

Alex Morel

La technologie rend souvent désuets des concepts qui autrefois étaient indispensables. Avant l’ère des téléphones miniatures qui ouvrent les portes de garage, et un peu après celle des boîtes à radiations qui fabriquent le maïs soufflé, les jeunes de mon époque fréquentaient des lieux lugubres où se développer une passion pour le contrôle de personnages imaginaires. Nos mères ont eu beau nous avertir que les arcades étaient des repères de drogués et des endroits de débauche, tout ce qu’on y voyait, c’était une plateforme de jeu vidéo à des années lumière du progrès disponible sur la console qui fonctionnait plus souvent qu’autrement par le pouvoir incontestable du souffle humain…

Pour les nostalgiques comme moi, eBay est rempli de vieilles bornes de jeu encore fonctionnelles, de la machine à boules au simulateur de course automobile, en passant par les conventionnels jeux de tir et de combat qui servent de bouc-émissaire chaque fois qu’un adolescent se procure une arme automatique à ranger dans son coffre à crayons. Ces mastodontes électroniques, dans leur habitat naturel, servaient de prétexte au contact humain ; des groupes d’amis qui se faisaient saine compétition sur une route imaginaire à 500 miles à l’heure, et l’occasionnel fendant qui connaissait tous les trucs pour réduire le rapport qualité-prix de mon jeton à trois combos et une fatalité dans un massacre sanguinaire aux mains d’un mutant à quatre bras. Même les consoles de l’époque avaient cette nature rassembleuse ; on attendait des heures au club vidéo pour louer le dernier jeu de hockey et monopoliser la télévision familiale pendant deux jours. Comme il n’y avait pas encore souvent manière de sauvegarder son progrès, la console restait allumée pendant 24 heures au risque de se brûler un chemin à travers le tapis du salon. Puis, un jour, les joueurs se sont tannés de faire la queue pour s’amuser et ont décidés d’amener leur plaisir en ligne…

De mémoire, le premier responsable du déclin de la sociabilité dans le monde du divertissement virtuel fut dérivé de la complexité des jeux de rôles sur papier. L’essentiel d’un système composé d’innombrables manuels a été remâché en Warcraft et compagnie ; des mondes infinis avec des expansions fréquentes et des personnages à faire évoluer. Un passe-temps créateur de dépendance où le contact humain se fait par l’entremise de texte ou de micro-casque donnant l’impression d’une vie sociale à une communauté d’éternels adolescents. L’industrie des consoles n’a pas tardé à exploiter le potentiel économique du jeu collectif lorsque l’internet fut finalement injecté dans leurs appareils presque moins versatiles. On parle maintenant de la disparition du disque physique au profit d’une plus grande capacité à emmagasiner les données sur les futures générations d’appareils. Les fichiers audio et vidéo disponibles gratuitement ont déjà donné un coup fatal aux industries de la musique et du cinéma respectivement, et on écoute maintenant des films sur la station de jeu et de la musique sur l’ordinateur. Enfin, les fonctions opérées par grandes innovations du passé, soit le gramophone, la télévision, l’ordinateur et l’appareil de divertissement maison, se retrouvent déjà sur la même machine que les amateurs achètent pour combler la solitude d’un soir d’hiver…

On se plaindra assurément du manque d’aptitudes sociales des générations futures, ces jeunes qui n’existent que sur les réseaux sociaux et par l’entremise de leur téléphone intelligent. Le caractère blasé et l’attention nébuleuse, on leur offrira des jeux de plus en plus linéaires, avec des options à ajouter moyennant une contribution supplémentaire. À la place des arcades, on fera des bars ornés de loteries vidéo qui promettent un plaisir plus lucratif que ces théâtres interactifs d’extrême violence qui pourrissent la vie des jeunes, et on leur promettra un gros lot en leur insinuant hypocritement que le jeu doit rester un jeu…

Écrire un commentaire >

Ajouter un commentaire

Actualiser Saisissez les caractères contenus dans l'image ci-dessus. Tapez les caractères que vous voyez dans l'image; si vous ne pouvez pas les lire, soumettez le formulaire et une nouvelle image sera générée. Pas sensible à la casse.  Passer à la vérification audio.