• Chroniques

L’habitude de voir son argent partir en fumée

Alex Morel

J’ai découvert la cigarette vers l’âge de douze ans grâce au festival de Jazz; autrefois présenté par Du Maurier, cet évènement de renommée internationale associait jadis sa programmation musicale à un commanditaire douteux, ce qui a assurément influencé une génération complète de mélomanes. En raison de mon statut de mineur, je pouvais profiter de l’absence de surveillance autour des machines qui vendait alors le paquet sous les cinq dollars. Santé Canada prenait le quart de l’espace pour m’avertir en lettres blanches sur un fond noir que « Fumer cause le cancer du poumon » mais je brandissais néanmoins mn paquet rouge et j’offrais des clopes à tous ceux qui voulaient boucaner en ma compagnie, la définition même d’un fumeur social. Vers la fin du secondaire, avec un emploi qui me permettait de brûler un demi carton par semaine, et les occasions de fumer qui se multipliaient avec le goût du café auquel je commençais à m’habituer, et la découverte récente des quelques bars qui ne voulaient pas savoir mon âge, ma dépendance au tabac était bien installée.

Au tournant du millénaire, pendant que tout le monde s’énervait avec l’apocalypse informatique, le gouvernement décrète que les compagnies de tabac sont une mauvaise influence pour tout le monde. Ils les empêchent de commanditer des évènements et d’afficher de la publicité en plus de s’emparer de la moitié du paquet pour mettre une photo de dents pourries qui informe les fumeurs de l’existence du cancer de la bouche. En plus, ils augmentent drastiquement le prix du paquet et annoncent que dans peu de temps, les fumeurs devront commettre leur vice à l’extérieur des endroits publics, et à cent pieds à l’extérieur du terrain s’il s’agit d’un édifice gouvernemental. Comme environ 25% de la population, leurs mesures ne m’ont pas découragé, et les producteurs de tabac se sont mis à offrir des marques existantes à prix réduits pour les redonner une heure de gloire. Comme je n’oublie jamais quelqu’un qui monopolise la moitié de ma journée, je reconnais le nom de Peter Jackson derrière le sympathique propriétaire de ma tabagie habituelle et je sauve environ 2$ du paquet parce qu’en tant qu’adulte, j’ai éventuellement aussi un loyer à payer.

Constatant le peu d’impact de leur stratégie, Santé Canada contre-attaque en jouant le jeu de l’autruche. Ils obligent les commerces à cacher les produits du tabac dans des placards verrouillés parce que de toute façon, les trois quarts du paquet sont occupés par une grosse langue cancéreuse en phase terminale entourée de propagande anti-fumeurs. Chaque année depuis, le provincial et/ou le fédéral augmente le carton de trois ou quatre dollars pour tourner le fer dans la plaie de ces futurs condamnés à une mort agonisante directement causée par cette première cigarette à douze ans. Les fabricants de tabac offrent maintenant des marques qui n’existaient même pas dans le passé et comptent sur la présence d’une fleur-de-lys sur leur paquet pour que les gens s’y identifient. À raison d’un paquet par jour, j’achète la version économique des Players, parce que je ne vois pas l’intérêt de payer 4$ de plus pour avoir le même tabac avec un filtre beige vu que je contribue déjà environ 2000$ en taxes annuellement;  mais si j’achète une Budweiser, elle coûte juste un deux de plus qu’il y a vingt ans …

En réalité, le tabac épargne les deux tiers de ses usagers, et même si le paquet coûtait 20$ demain matin, et qu’on permettait aux gens de fumer seulement aux endroits asphaltés qui se trouvent à 30 pieds d’un brin de gazon, la plupart d’entre nous n’arrêteront pas; c’est l’ironie de la dépendance et les autorités en profitent amplement malgré les bonnes intentions qu’ils dégagent. De l’autre côté, chez les buveurs, on a encore les millions de publicités avec des gens qui ont exponentiellement plus de plaisir que le taux d’alcool de la bière qu’ils annoncent versus quelques campagnes de prévention contre les gens qui conduisent en état d’ébriété; les mêmes à qui on redonne le permis d’opérer un véhicule quand ils répètent leur erreur à d’autres occasions. Sur la caisse de 24, où impriment-ils l’information détaillant les dommages à long terme de l’alcool sur le système nerveux central? Probablement juste en dessous de la photo du gars qui fait une crise de foie…

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