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Rions un peu de la vie d’artiste …

Alex Morel

Il existe de ces expressions qui tapent sur les nerfs à force de se les faire répéter. Si chaque enfant affamé avait écouté ses parents, on aurait une belle génération de manchots. Chaque homme qui s’est fait larguer possèderait un harem, et les compagnies d’onguent ne vendraient jamais de gros formats. Les artistes n’auraient aucune raison de sourire, pas même ceux qui gagnent des prix pour avoir vendu une quantité immonde de boites en plastique vide ou qui remplissent les plus prestigieuses salles de spectacle. Il y a peu de place pour trôner au sommet et les bas-fonds, le sous-sol de la vie artistique, regorge de talents bruts qui tentent en vain de percer l’épaisse couche de sucre qui tapisse la culture populaire. Réussir à percer et offrir un produit de qualité ne vont pas nécessairement de paire, et les œuvres passables de ceux qui se démarquent sont vénérées, le public crie au génie, quand tout ce qu’on lui donne c’est de la poudre aux yeux et quelques feux d’artifice. Non, elle n’est pas drôle la vie d’artiste…

Musicien est une profession honorable qui demande patience et persévérance. Faire une heure de route pour monter un amplificateur de trente livres au deuxième étage d’un bar en milieu de semaine pour jouer quarante minutes devant une foule de vingt-sept personnes composée des membres des deux autres groupes de la soirée et de leurs amis, c’est le genre de chose qui donne envie d’échanger sa guitare contre un diplôme en comptabilité si ça arrive trop souvent. Pourtant, la musique est un art encore respecté en apparence. La majorité des gens préfèrent débourser une centaine de dollars pour aller voir un groupe établi au Centre Bell que d’encourager un groupe de la relève dans un bar. La nostalgie est un marché qui permet à une multitude de vieux routiers de venir faire entendre leurs succès d’antan à un public qui n’hésite pas à vider ses poches de crainte d’assister à la dernière tournée d’adieu de ses légendes préférées. Comme le disque compact est un artefact snobé tel le téléphone avec fil, les palmarès de ventes et de téléchargement prouvent incessamment que l’on ne peut pas empêcher les gens de se procurer la dernière saveur de la semaine et les produits transparents et édulcorés qui hantent les ondes radiophoniques. Ajoutez au mélange une touche de téléréalité, cet univers parallèle où bien paraître dans un magazine et avoir une histoire touchante à raconter prévaut sur la culture personnelle et la capacité à projeter une note, et vous obtenez un paysage musical composé de créations vaporeuses qui émanent de la consistance du passé.

Le travail d’un interprète consiste généralement à citer le texte écrit par un auteur sur le fond musical imaginé par un compositeur; c’est pour cette raison qu’existe le karaoké. Pour les artistes capables d’exceller dans ces trois sphères de création, le simple interprète est une vermine dépourvue d’imagination qui vole la visibilité réservée à la nouveauté. Souvent, la prétention du triathlonien mélomane lui empêche d’avouer qu’il recycle lui-même un amalgame sonore issu des influences qui habitent son subconscient, mais au moins, il ne succombe pas à la facilité de reprendre les éléments parfaits d’une œuvre assagie par le fil du temps pour ensuite les remodeler d’une vision trop souvent inférieure à l’originale. Désemparé par une peur insurmontable de l’inconnu, le public choisit de suivre l’interprète dans sa répétition machinale des paroles déjà prononcées des millions de fois plutôt que d’essayer d’emmagasiner une nouvelle banque de données audio et découvrir la sonorité et la verve d’une entité artistique qui ose tenter l’audace d’essayer d’être moyennement créatif.

Non, ce n’est pas drôle la vie d’artiste…essayez pour voir…

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