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Transports marginaux, ou la complainte d’un pédestrien

Alex Morel

Depuis quelques années, certaines sources parlent d’une montée des prix de l’essence, ce combustible qui sert principalement à opérer les véhicules à qui amènent un ou des individus du point A à Rome, là où apparemment tous les chemins mènent. Ces routes, arpentées par les transporteurs de massives cargaisons de peu-importe qui se dirigent vers je-ne-sais-où souffrent d’une érosion lamentable qui endommage la suspension des voitures économiques de Monsieur Classe Moyenne, l’obligeant éventuellement à avoir recours aux méthodes de pauvre comme le vélo, la marche, ou pire, l’autobus…

La méthode physique, soit celle qui consiste simplement à mettre un pied devant l’autre, est la plus abordable et assurément la plus simple. Comme piéton et trottoir sonnent tous deux comme des noms de dessert, nous utiliserons dorénavant le terme « Pédestrien » , un terme qui impose le respect. Ayant la signalisation routière comme seule alliée, le marcheur est souvent l’innocente victime des conducteurs intempestifs qui s’avancent le nez jusqu’à embrasser la courbe en tuant l’angle déjà mort d’un virage pratiquement légal. Lors des intempéries, le ciel n’envoie pas assez de trouble qu’il y a toujours un fin finaud qui se doit d’accélérer vers une flaque d’eau visqueuse et froide pour arroser le pédestrien déjà détrempé. Découragé par ce manque de respect, il décidera de s’équiper d’une armature de métal à deux roues pour se faufiler entre les automobilistes. Ce périple de quelques jours sera malheureusement interrompu lorsqu’il réalise qu’il habite dans la capitale québécoise du vol de bécane, et qu’un véhicule individuel doit être surveillé en permanence…

Les genoux trop faibles pour le surf à roulettes, et le tempérament trop peu casse-cou pour sa version courte, le pédestrien investira ensuite dans l’achat de patins à asphalte, la version estivale de ceux qui donnent le droit de jeter les gants. Madame LaVille s’est longtemps fait aller la trappe à propos de la longueur de ses pistes cyclables, et elle n’a pas menti; des kilomètres à l’écart des vilains motoristes, de l’asphalte qui varie de presque pas vieille à craquelée,  des routes qui mènent vers nulle part, et qui commencent nulle part, dans la promesse d’un jour se rejoindre. Pour Monsieur Nanti qui bénéficie d’un garage blindé pour cacher son vélo de croisière semi-électrique à 2000$, ce sont quand même des belles routes; pour Joe-LaBottine avec ses roues alignées, la piste cyclable est une course à obstacles où un simple caillou peut être fatal à tout instant. Parfois, la route se change en sentier de roches, et il doit marcher avec huit poids d’uréthane sous les pieds pour ensuite tenter de reprendre sa cadence vers la prochaine pente descendante. Équipé d’un minuscule bloc de caoutchouc en guise de frein au patin droit, il dévale vers l’artère principale du centre-ville, la cheville bien arquée pour ralentir sa probable rencontre quaisi-mortelle avec un conducteur habitué de regarder devant lui…

Découragé par le tracas des transports singuliers, le pédestrien contemple maintenant avec amère déception l’horaire des autobus qui suivent l’exemple du service à la clientèle en arrêtant d’exister après six heures et la fin de semaine. Son seul recours, dans la ville fantôme, est la promesse d’une évasion vers un paradis artificiel; dix dollars biens investis qui lui ouvriront les portes bicentenaires qui le mèneront vers Rome avec ses autobus de nuit, ses métros presque fiables et tous ces anciens maskoutains ayant quitté pour aller se plaindre d’encore plus de problèmes routiers…

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  • Re: Transports marginaux, ou la complainte d’un pédestrien

    Excellent article, ça fait du bien de lire ce qu'on aurait voulu (ou qu'on a) exprimé maintes fois en tant que piéton (moi j'aime ça les desserts), cycliste ou autre écolo obligé (ou non). J'adore tes (vos, mais on se connaît un tout-ti-peu) tournures de phrases et ton humour. P.S.: Il y a un "elle n'a pas mentie" qui s'est faufilé en douce dans le texte, mais vous le savez sûrement... Un petit "e" délinquant.

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