• Chroniques

Lame de fond

Francis Plante

Accoudé à une table nivelée par un carton d’allumettes un peu crasseux, je dégustais tranquillement une pinte de bon jus de taverne quand un type me demanda pour s’asseoir à mes côtés...  Après une journée accablante passée à me fendre le cul au boulot, je n’avais pas vraiment envie de la compagnie d’un autre humain et probablement encore moins de celle d’un inconnu! Après l’avoir écouté déblatérer quelques phrases impertinentes, je décidai quand même de lui laisser sa chance pour ainsi tenter de mieux comprendre l'histoire évolutive des hominidés...

Crédit photo : © F. Plante Après quelques verres, ledit personnage devenait de plus en plus vaporeux et se mit à me parler de sa soi-disant passion pour la mer. Et pendant que celui-ci essayait de me faire la démonstration de la naissance d’une lame de fond à l’aide de son bock de bière et d’un briquet qui – au travers le verre – jouait le rôle d’un navire, je me disais qu’il est de ces raisonnements qui ne devraient jamais êtres dévoilés, ni même dans un endroit comme celui où nous étions.  Son cheminement ridicule à tenter de m’illustrer une connaissance qu’il avait sûrement mal saisi lui-même me donnait cette impression abrupte qu’il serait préférable qu’il se la ferme.  Je le pensais, mais n’en dis point mot.  J’avais bien, après tout, décidé de lui donner sa chance!  Quoi qu’il en soit, je fis tout en mon possible pour qu’il comprenne que je n’en avais rien à foutre, de son illustre et piètre performance.  Il alla même à me demander si cela m’intéressait.  Je fis signe que oui pour ne pas le vexer et prétexta une envie de pisser dans l’espoir qu’à mon retour, il aurait soit déménagé de table, soit déjà oublié ce qu’il ne savait même pas.  Erreur.  Il semblait connaître par cœur l’évocation de son pseudo développement.  Bof, me dis-je, je suis doué de cette faculté de pouvoir réfléchir à autre chose tout en donnant l’impression d’être à l’écoute de mon interlocuteur, autant en abuser encore ici. 

Après quelques litres de ce même jus si pratique à certaines démonstrations, je me dis finalement à moi-même – ce que j’aurais dû faire bien avant – que je m’emmerdais royalement et que le temps des joies de taverne entre copains était bel et bien révolu.  Cela enclencha en moi un vif sentiment de regret et je me surpris à tenter de me prouver que je passais probablement à côté de quelque chose de majeur dans ce qu’il me restait de bons jours à cuver.  Mais je savais qu’on ne reste pas accroché longtemps à ce genre de sentiment.  Si j’avais eu l’impression que cette rencontre fortuite avait changé ma façon de percevoir les choses, cela n’était que très temporaire.  Ce type de réflexion nécessite un questionnement approfondi et requiert d’être entretenu pour durer.  Chose que je me savais incapable de faire – par paresse et négligence de ma position spirituelle envers ce genre de questionnement qui ne fait qu’amener des questions sans réponses.  Alors, me dis-je, aussi bien changer d’endroit et finir par admettre que la nuit, quoique jeune, tirait à sa fin.  Je déteste que quelque chose tire à sa fin, même si cela s’enligne pour être plate...  J’ai tendance à laisser une trop grande chance à la médiocrité, et ce, dans le simple espoir de ne pas devoir prétendre que j’aie pu manquer quelque chose.  C’est la même chose avec les films ; je ne fais pas exprès pour me taper des navets, mais lorsque j’en croise un, je lui laisse sa chance.  De mémoire, trois fois seulement j’ai quitté la salle d’un cinéma avant la fin de la projection.  Je suis comme ça avec les soirées et avec les films, mais de moins en moins avec les humains…

© Mark Tipple

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