• Chroniques

De quoi se nourrit la souveraineté alimentaire ?

Alain Dumas

Le 16 mai dernier, le Gouvernement du Québec annonçait son intention de doter le Québec d'une politique de souveraineté alimentaire. Cette politique consisterait à privilégier l'achat de produits agricoles québécois par diverses institutions publiques (hôpitaux, écoles, etc.). Le but étant d'augmenter la part des aliments québécois dans notre assiette, laquelle est passée de 78 % à 33 % en 25 ans!

Le concept de la souveraineté alimentaire est né lors du Sommet de l'alimentation de l'ONU à Rome en 1996. Depuis, il a connu une popularité grandissante, tant auprès des organisations altermondialistes que des organisations du monde agricole, voire même auprès de certains gouvernements.

En résumé, la souveraineté alimentaire désigne le droit d'un pays de définir une politique agricole et alimentaire adaptée à sa population et de protéger sa production et ses échanges agricoles avec un objectif de développement durable et d'autonomie alimentaire. Ce concept est proche de la sécurité alimentaire, car il concerne la quantité d'aliments disponibles à une population. D'où l'importance accordée à l'agriculture de proximité et à l'agriculture familiale, ainsi que l'accès plus équitable aux terres agricoles et le développement de l'agriculture biologique, respectueuse de l'environnement. La souveraineté alimentaire nécessite donc certaines barrières protectionnistes.


De l'agriculture à l'agrobusiness

D'abord conçue pour nourrir la population, l'agriculture comporte une dimension sociale importante. Plus elle est réduite à une machine à produire et à conquérir les marchés étrangers, plus elle détruit le tissu social d'un pays. Au cours des trente dernières années, l'économie internationale s'est libéralisée à un rythme accéléré. Des centaines d'accords de libre-échange ont été adoptées ici et là, sur la base d'une théorie qui suppose que si tous les pays se spécialisent dans les secteurs les plus productifs (et abandonnent la production d'autres aliments), ils produiront en plus grande quantité et devront exporter leurs surplus et importer les productions abandonnées. La course aux aliments moins chers s'est donc enclenchée, cependant que nous venions de perdre le contrôle sur la qualité et les conditions de production de ces mêmes aliments. Le couple spécialisation-exportation a conduit à une plus grande concentration de la production agricole dans le monde. Les fermes sont devenues de plus en plus grosses et donc moins nombreuses. Depuis les années 1950, le nombre de fermes au Québec est passé de 140 000 à 26 000.

C'est ainsi que les pays ont graduellement délaissé l'agriculture de proximité au profit d'une approche industrielle agroalimentaire qui favorise la spécialisation, et dont la seule obsession consiste à conquérir les marchés étrangers au détriment de l'autonomie alimentaire nationale.

Cette approche a mené à plusieurs crises agricoles. Tandis que des gouvernements se mettaient à subventionner les gros producteurs exportateurs, des gros producteurs plus petits faisaient faillite dans d'autres pays. Les subventions agricoles dans les pays riches sont donc devenues une véritable enchère, de sorte que les pays plus pauvres n'arrivaient plus à vendre leurs aliments. C'est dans ce contexte que la crise alimentaire a éclaté en 2008, où des dizaines de millions de nouvelles personnes ont soudainement rejoint le rang des affamés.

Nourriture ou marchandise

Le problème avec cette approche productiviste, c'est que les aliments sont mis sur le même pied que n'importe quelle autre marchandise. C'est là que la souveraineté alimentaire vient en opposition avec la vision du libre-échange. Car dans la pratique, l'agriculture, un peu comme la culture, ne peut être réduite à une simple question de marchandisation. D'abord conçue pour nourrir la population, l'agriculture comporte une dimension sociale importante. Plus elle est réduite à une machine à produire et à conquérir les marchés étrangers, plus elle détruit le tissu social d'un pays.

La concentration agricole, qui repose sur de puissantes entreprises multinationales de l'agroalimentaire, détruit des collectivités locales dans tous les pays du monde. Il est plus difficile pour les jeunes de prendre la relève agricole. Il est plus difficile pour les fermiers de concurrencer avec des pays qui bénéficient de conditions climatiques avantageuses ou de généreuses subventions. L'agroalimentaire mondialisé tue donc l'initiative et l'entrepreneuriat agricole local, laissant peu de place à l'agriculture de proximité, à l'agriculture paysanne et à l'agriculture biologique. Au final, le modèle agricole productiviste conduit à la destruction du tissu social de plusieurs régions.

D'où l'importance de retrouver notre souveraineté alimentaire. Et pour ce faire, il faudra plus qu'une politique d'incitation à «acheter chez nous». Des changements structurels dans notre organisation agricole devront être apportés. Une plus grande place devra être accordée à l'agriculture paysanne et biologique, entre autres.

 

Ce texte a paru dans la Gazette de la Mauricie du 6 juin 2013

 

Écrire un commentaire >

  • Re: De quoi se nourrit la souveraineté alimentaire ?

    "La Coop fédérée craint de voir disparaître encore plus de fermes au Québec si la spéculation sur les prix des denrées alimentaires, à la bourse de Chicago, continue de plus belle." "« Le Fonds de pension des employés de la Banque nationale au Lac St-Jean a déjà acheté des terres agricoles », donne en exemple monsieur Richard. « Il y a aussi des projets sur la table pour concentrer entre les mains de quelques investisseurs l'achat de terres », ajoute-t-il en disant qu'il y a des investisseurs québécois, mais aussi canadiens et même étrangers qui sont intéressés." http://fr.canoe.ca/cgi-bin/imprimer.cgi?id=1204981 http://vimeo.com/30374003

  • Re: De quoi se nourrit la souveraineté alimentaire ?

    L'article laisse sous entendre que c'est l'ONU qui a proposé le concept de Souveraineté alimentaire. Ça aurait été bien de souligner que ça vient plutôt de La Via Campesina, une association internationale de paysan.ne.s, qui l'a proposé en réponse au concept de sécurité alimentaire, qui est nettement insuffisant pour bien souligner les spécificités de l'agriculture.

  • Ajouter un commentaire