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La face cachée de l’austérité

Alain Dumas

Alors que le Québec affiche un des plus faibles déficits publics dans le monde, voilà que l’austérité entre chez nous par la porte d’en arrière, car le gouvernement Couillard n’en avait guère parlé pendant la campagne électorale. Pourquoi une vague d’austérité aussi rapide? Est-ce que la justification économique de l’austérité tient la route?

La promesse de l’austérité

Les   ténors   du   gouvernement ne  cessent  d’affirmer  que  l’élimination rapide du déficit et le retour  aux  surplus  budgétaires dès  l’an  prochain  (1,6  milliard $)  devraient  permettre  de  relancer l’économie à long terme. Voyons le raisonnement économique qui se cache derrière cette promesse. Rappelons d’abord qu’austérité   rime   avec   baisse des  dépenses  publiques  (santé et  éducation  en  bonne  partie) et hausse des taxes et des tarifs qui affectent les classes moyennes   et   populaires. L’austérité s’appuie  sur  une  vieille  théorie économique qui suppose que le gouvernement  doit  réduire  sa taille  pour  baisser  l’impôt  des entreprises afin que celles-ci investissent et créent de l’emploi. C’est pourtant cette recette qui est appliquée depuis plus de 20 ans, faisant du Québec l’endroit où le taux d’imposition des entreprises est parmi les plus bas en  Amérique  du  Nord1.  Résultat:  le  taux  d’investissement des  entreprises  n’a  pas  bougé, cependant  que  leurs  réserves financières  atteignent  le  montant record de 600 milliards $.

Des justifications économiques erronées

Deux  études  économiques  justifient  l’austérité.  La  première, réalisée  en  2010  par  Reinhart et   Rogoff   (ancien   chef   économiste  du  Fonds  monétaire international   (FMI),   soutient qu’une   dette   publique   élevée nuit  à  la  croissance  économique. Cette étude a été invalidée par  3  chercheurs  de  l’Université du Massachusetts, qui ont démontré  qu’elle  contenait  des chiffres  incomplets  et  des  erreurs de calcul.

La  deuxième,  préparée  par  les experts  du  FMI,  soutenait  en 2010 que 1 $ d’austérité (hausse d’impôt ou baisse de dépenses) devrait entraîner une perte de  croissance  de  l’économie  de seulement 0,50 $. Or, le FMI a admis en 2013 que ses experts avaient  sous-estimé  l’impact négatif  du  simple  au  triple,  la perte  de  croissance  de  l’économie  observée  pour  chaque  dollar d’austérité variant plutôt de 0,90  $  à  1,70  $  dans  les  pays européens touchés.

L’impact pour le Québec

Le  Québec  ne  fera  pas  bande  à part avec l’austérité. Comme un dollar  d’austérité  a  un  impact négatif  de  1,25$  (moyenne  du FMI)  sur  la  croissance  de  l’économie et que les mesures d’austérité  prévues  par  Québec  se chiffrent à 6 milliards $, le PIB pourrait  être  amputé  de  7,5 milliards  $,  ce  qui  priverait  le gouvernement  de  revenus  fiscaux de plus d’un milliard $.

Si,  comme  nous  venons  de  le constater,  l’austérité  ne  tient pas  la  route  dans  l’économie réelle, pourquoi le gouvernement actuel persiste-t-il? Récemment,  Le  Devoir2  révélait   que   le   premier   ministre Couillard  s’appuie  sur  un  livre (The   fourth   revolution)   écrit par deux dirigeants très conservateurs de la revue The Economist, qui prônent de réduire au minimum la taille de l’État afin de  réduire  encore  plus  les  impôts des entreprises et bien sûr des  classes  supérieures ...  Le but est donc politique: détruire le  modèle  social  québécois  qui nous  a  pourtant  bien  servi,  le Québec   affichant   une   croissance   économique   supérieure à  celle  du  Canada  au  cours  de la  période  1989-2011,  avec  en prime  les  inégalités  économiques  les  plus  faibles  en  Amérique du Nord.

 

Alain Dumas, économiste

gazette.economie@gmail.com

Cette chronique a parue dans La gazette de la Mauricie de janvier 2015

Post-Scriptum: 
1- Selon Investissement Québec (2015), http://www.investquebec.com/international/fr/pourquoi-le-quebec/incitati.... 2- Antoine Robitaille, Repenser l’État du Québec. La bible de Couillard, Le Devoir, 6 octobre 2014.

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