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« On vous croit » : plus que des paroles, des actions politiques possibles

Marijo Demers et François-Olivier Chené

« Les autres possibles » est une chronique écrite à quatre mains par François-Olivier Chené et Marijo Demers, tous deux enseignants en science politique au Cégep de Saint-Hyacinthe. Chaque mois, ils se prêtent à l’exercice de sortir du prêt-à-penser politique et du sens commun pour démontrer qu’il y a, en latence, une multitude d’autres possibles qui n’attendent qu’une volonté politique pour se déployer.

 

Nous venons de souligner, il y a quelques jours, la Journée internationale des droits des femmes. Or, malgré le fait que la large question de la violence faite aux femmes soit très présente dans l’actualité, dans la foulée du mouvement #MoiAussi, de la dénonciation de la culture du viol sur les campus, des affaires Weinstein, Ghomeshi et Rozon, les changements structurels sont lents à se manifester. Voici deux possibles tangibles qui n’attendent qu’une volonté politique pour se mettre en place.

Un autre possible : le modèle de Philadelphie

À Philadelphie, depuis 1999, toutes les plaintes déposées par des victimes d’agressions sexuelles, mais non retenues par le service de police, sont systématiquement réexaminées non pas par la police elle-même, mais par des groupes de défense des droits des femmes. Les résultats sont éloquents : en 1998, à Philadelphie, 18 % des dossiers liés à des crimes de nature sexuelle étaient abandonnés ; en 2017, seulement 4 % !

«Flash mob» du 8 mars dernier au Palais de justice de Saint-Hyacinthe, action servant à souligner les inéquités du système de justice envers les femmes victimes d'agressions. Photo : Nelson Dion

Attention, cet autre possible ne signifie pas que les groupes de défense des droits des femmes sont appelés à se substituer à la police ; il s’agit plutôt d’une vision où l’on combine l’expertise des ressources communautaires avec celle du milieu policier pour mieux traiter les cas d’agressions sexuelles et pour que les victimes aient la certitude que leur plainte est prise au sérieux. Chez nous, la Sûreté du Québec et le Service de police de la Ville de Gatineau commencent tout juste à s’inspirer de cet exemple. Souhaitons que le législateur agisse rapidement pour que ce modèle soit instauré partout au Québec, dans tous les corps de police.

Un autre possible : votre société vous croit, votre employeur vous croit aussi

En juillet 2018, la Nouvelle-Zélande a établi un congé spécifique pour les victimes de violence conjugale. Jan Logie, une députée du Parti vert et ancienne travailleuse dans un centre d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale, a porté ce combat politique qui aura duré sept ans et qui n’était pas gagné d’avance. Son projet de loi a été adopté avec une mince majorité : 63 voix en faveur, 57 voix contre. Cette loi fait en sorte que n’importe quelle Néo-Zélandaise peut informer son employeur de la situation de violence conjugale dans laquelle elle se trouve et bénéficier immédiatement de 10 jours de congé aux frais de l’employeur. Ces 10 jours de congé permettent de voir au plus urgent : nouvel hébergement, déménagement, amorce de démarches juridiques, recours à une aide psychologique, gestion des responsabilités parentales. La loi est ainsi faite qu’on croit la victime et qu’en aucun cas, ce dévoilement ne doit nuire à son parcours professionnel. Cette loi comporte d’autres dispositions liées aux conditions de travail de la victime : elle peut demander un réaménagement d’horaire, un changement de lieu de travail (lorsque c’est une possibilité) ou faire modifier ses coordonnées professionnelles en toute confidentialité.

Au Québec, les victimes de violence conjugale peuvent se prévaloir de deux jours de congé payé et aussi s’absenter de leur travail jusqu’à 26 semaines au cours d’une année, à leurs frais. Dire haut et fort être victime de violence conjugale au sein de son milieu de travail pour une si brève période, c’est un pensez-y-bien. Quant à quitter son travail pour un maximum de six mois — sans toucher aucun revenu — cela devient un luxe inaccessible pour la quasi-totalité des femmes. Envisager chez nous cet autre possible néo-zélandais, même le bonifier, peut sembler, de prime abord, un choix de société coûteux. Cependant, une étude réalisée pour le compte du ministère de la Justice et publiée en 2012 concluait que l’incidence économique de la violence conjugale au Canada s’élèverait à 7,4 milliards de dollars, et on parle ici d’une estimation conservatrice.

Judiciarisation ou pas, on vous croit

Dénoncer, porter plainte, judiciariser son histoire, c’est un choix. Ça reste l’un des parcours possibles. Certaines femmes opteront pour un autre parcours. Il faudrait aussi en tenir compte dans notre approche de société pour s’attaquer au fléau de la violence faite aux femmes afin de mieux les entourer et les soutenir. Tant et aussi longtemps que les changements structurels souhaités ne se matérialiseront pas (ou peu), bon nombre de femmes feront le choix de subir sans mot dire.

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  • Une loi, pour ne pas maudire !

    Très instructif ! En effet, plus vite elles dénoncent, plus vite elles reprennent leur vie en main. Les impacts de ces violences peuvent être déterminants sur leur parcours de vie.

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