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La haine des femmes doit mourir

Françoise Pelletier

L’année 2013 s’achève et je cherche un dernier sujet de chronique approprié à notre actualité socio-politique québécoise. Or, avec les 12 jours d’action pour l’élimination de la violence faite aux femmes culminant avec le terrible anniversaire du 6 décembre dernier, je me suis dit que c’était tout trouvé. Mais non. J’ai eu toutes les difficultés du monde à lire sur le sujet, du bout des yeux et ben ben vite. Parce que c’est insupportable.

J’ai tout de même été capable de lire sur le sujet assez pour découvrir des perles de réflexions de femmes féministes* qui ont exprimé une réalité collective qui avait été occultée jusqu’à maintenant : le jour où ces 14 femmes sont tombées sous les balles à la Polytechnique, le féminisme a été aussi tué . Les leaders féministes du Québec ont été accusées d’avoir provoqué le drame par les gains obtenus en faveur de l’égalité. Pire : elles se sont tues.

Mais qu’est-ce qui a bien pu nous arriver à toutes et à tous pour qu’on ne se soit pas levés alors pour dénoncer à cor et à cri que 14 jeunes femmes étudiant dans des domaines traditionnellement réservés aux hommes ont été assassinées parce qu’elles étaient femmes ? Plus retors encore comment a-t-on pu tout en le niant rendre les féministes responsables d’un tel massacre appelant à encore plus de haine vis-à-vis des femmes ?

On a dit de lui qu’il était fou. Et ça a fait notre affaire. En ramenant la responsabilité sur lui seul plutôt que d’y voir un phénomène social. On l’a diagnostiqué post-mortem comme une victime des féministes frustrées qui enlevaient des privilèges aux hommes. Les féministes s’en sont pratiquement excusées. En fait non, elles se sont tues. Les balles ont continué à fuser sur elles, sur nous toutes. Avec comme résultat que le simple fait de se dire féministes est devenu dangereux, nous attirant mépris et railleries, quand ce n’est pas directement de la haine.

Personnellement, la plus grande prise de conscience que j’ai fait ces derniers jours n’a pas été que nous sommes encore jugées et jetées en pâture socialement lorsqu’on se dit féministes, mais bien le fait qu’avec ce formidable backlash accusé par le féminisme depuis le drame de la Polytechnique, la propagande haineuse et l’incitation à la violence faite aux femmes ne soit pas criminellement reconnue en vertu du code criminel. Pas. Reconnue. Le discours incitant à la haine des femmes n’est pas passible d’être condamné. Criminellement.

Je n’avais jamais réalisé ça avant maintenant. Jamais. Pourtant, c’est pas nouveau que ça n’existe pas. La haine des femmes, la misogynie appelant à mépriser les victimes en excusant leurs agresseurs ne fait pas partie de ce qui est condamnable criminellement au Québec, en cette fin 2013.

Hé ben. Et c’est lui qu’on a traité de fou ?

Et on a dit que c’était la faute aux méchantes féministes frustrées qui demandaient le droit à l’égalité entre hommes et femmes ?

Mauvaise nouvelle. On est toutes et tous fous. On est toutes et tous responsable de ce qui n’est pas arrivé après les coups tirés. On n’a pas été capable, parce qu’on était toutes et tous en état de choc après ce trauma, de se regarder et de reconnaître que la haine des femmes, le patriarcat, fait partie de nous, de nos vies. De notre façon de  voir et d’entendre le monde. Le voir, l’entendre, ça fait tellement mal qu’on le nie. C’est un mécanisme de défense légitime. Mais malheureusement, il nous a empêché de  voir que l’homme qui a tué ces 14 femmes l’a fait parce qu’elles étaient femmes. Et que le fait de le nier, après coup, a été un deuxième traumatisme pour toutes les femmes et toutes les féministes du Québec.

Ça suffit.

L’année 2013 se termine. Et pour entamer la prochaine, je nous souhaite à toutes et à tous de guérir les plaies de notre féminisme, et d’œuvrer toutes et tous à faire reconnaître criminellement la propagande haineuse faite aux femmes. En commençant par la reconnaître, d’abord. En la dénonçant, ensuite. Et surtout, en ne la niant pas. Réapproprions-nous enfin notre être ensemble et faisons mourir la haine des femmes. Un quart de siècle plus tard, on devrait être assez grands et grandes pour dépasser notre trauma et agir en ce sens. Au nom de celles qui sont tombées le 6 décembre 1989 et dont je peine encore à entendre les noms :

Geneviève Bergeron (née en 1968), étudiante en génie civil.
Hélène Colgan (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Nathalie Croteau (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Barbara Daigneault (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Anne-Marie Edward (née en 1968), étudiante en génie chimique.
Maud Haviernick (née en 1960), étudiante en génie des matériaux.
Barbara Klucznik-Widajewicz (née en 1958), étudiante infirmière.
Maryse Laganière (née en 1964), employée au département des finances.
Maryse Leclair (née en 1966), étudiante en génie des matériaux.
Anne-Marie Lemay (née en 1967), étudiante en génie mécanique.
Sonia Pelletier (née en 1961), étudiante en génie mécanique.
Michèle Richard (née en 1968), étudiante en génie des matériaux.
Annie St-Arneault (née en 1966), étudiante en génie mécanique.
Annie Turcotte (née en 1969), étudiante en génie des matériaux.

Post-Scriptum: 
* http://sisyphe.org/spip.php?article3454 Diane Guilbault ‘’6 décembre 1989 - Comme un volcan mal éteint’’. 1er décembre 2009, Sisyphe. http://www.jesuisfeministe.com/?p=6997 Fannie Boisvert Saint-Louis ‘’Le jour où le féminisme est mort’’ 6 décembre 2013, Je suis féministe. http://lasemainerose.blogspot.ca/2013/12/cette-maudite-salope-la-eu-son-... Marilyse Hamelin ‘’Cette maudite salope-là a eu son compte’’ 4 décembre 2013, La semaine rose.

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  • Re: La haine des femmes doit mourir

    En ce qui me concerne la haine des femmes je vois cela dans certaines religions (fomenté par des hommes). Et s'il y en a ailleurs, je dois être aveugle.

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    J'ai signalé que la maladie mentale ou l'absence de ressources pour les malades mentaux n'expliquait qu'une partie du problème, des dizaines de fois depuis 1989. J'ai aussi parlé de la trop grande facilité de se procurer des armes. Certains essaient de faire croire que les responsabilités sont égales dans la violence familiale. Les statistiques prouvent le contraire. Peine perdue. Je suis la voix qui crie dans le désert...

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    Excellent texte. Merci. Je nuancerais seulement un peu, contrairement à ce qui est dit, des féministes ont réagi en disant qu'elles avaient été tuées parce qu'elles étaient des femmes. On a même accusé les féministes de récupération.

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    En 1991, Pauline Fahmy a coordonné cette publication : Les événements de Polytechnique : analyses et propositions d'action. Collection : Le GREMF édite ; cahier 4 ISBN/ISSN : 2-89364-047-Ce document présente les actes d'un colloque tenu à la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval en janvier 1990. Les textes proposent une réflexion sur le phénomène de la violence faite aux femmes et des moyens pour le contrer, notamment par le biais de l'éducation.

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    Les féministes québécoises ont produit, dans les semaines et les mois suivant le gynocide de Polytechnique, des analyses et des cris du coeur qui ont été regroupés par Louise Malette et Marie Chalouh dans l'ouvrage "Polytechnique, 6 décembre 1989", publié aux Éditions du remue-ménage en 1990.

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    Monsieur Hébert, il est faux de croire que les athées sont parfaits et que les gens religieux ont tous les torts... Les religions ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi. Elles sont ce que les humainEs en font. Ce qui inclut les leaders spirituelLEs, qui peuvent donner un enseignement progressiste ou rétrograde. Hitler était catholique et Staline était athée... ce n'est pas un critère pertinent. Dans tous les textes sacrés, y compris la Bhagavad Gîtâ, on trouve des passages violents... et pourtant ce ne sotn pas tous les croyants qui le sont.

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    Se taire sous la douleur fait partie de l'éducation féminine... on serre les dents, taisant évènements, phénomènes, et jusqu'aux mots... coup du sort- N'étant pas une taiseuse, petite contribution à dire, dire et redire, jusqu'à ce que cela cesse ! Plus question de rester motus, bouche cousue. http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/quebec-guatemala-etc-femicide.html http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/combien.html

  • Re: La haine des femmes doit mourir

    Certains misogynes sont athées.

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