• Chroniques

Misogynie et violence

David St-Amand

Santa Barbara, une petite communauté cossue de Californie, au cadre idyllique. Puis vient le drame : un tireur, « fou » selon à peu près toutes les chaînes d’information, abat six personnes, en blesse treize autres et finit par s’enlever la vie d’une balle dans la tête.

À chaque fois, le même langage qui revient. Le tireur était un être isolé, mal dans sa peau, atteint de troubles mentaux. Colombine, Sandy Hook, la Norvège, aujourd’hui Santa Barbara. À chaque fois, le tout débouche sur un débat stérile sur les armes à feu. Stérile car l’événement, ainsi traité, ne peut que creuser le fossé entre les deux camps : si l’on prétend que le tireur était fou et que la « folie » était l’élément moteur de son action, celle-ci relève du hasard, de l’imprévisible. Si l’on admet ce hasard, la position des porteurs d’armes se justifie tout autant que celle des opposants au port d’armes : réduire le nombre d’armes aisément accessible est une chose, mais pouvoir se défendre d’un « fou », pouvant frapper à n’importe quel moment donc, est tout aussi pertinent.

 Le problème, c’est que cette analyse facilite surtout la vie de deux groupes de gens : les médias et le pouvoir établi. Les médias, de un, car cela leur permet de s’en tenir à une couverture superficielle de l’événement. Les cris, les tirs, des témoignages récoltés sur les lieux, du vif, de l’émotion. Puis un appel universel à la folie, qui ne saurait être comprise. Tant mieux, parce que l’on a aucune envie de parler de problèmes de fond : du sous-financement chronique des institutions de santé mentale, de la montée vertigineuse des désordres mentaux (et il ne faut surtout pas les associer à l’environnement économique dans lequel nous nous trouvons) depuis quarante ans, de la radicalisation de la rhétorique anti-immigration pour le cas norvégien ou de la misogynie violente dans le dernier cas. Car sous le couvert d’une parité hommes-femmes dans le nombre de victimes, le discours du tueur ne laisse aucun doute : ce qu’il visait, c’était les femmes et les hommes qui, eux, pouvaient obtenir ou posséder des femmes, selon son jargon. Or, abattre un homme parce que l’on envie ses relations avec les femmes (les plaisirs sexuels qu’il en « retire »), c’est forcément aussi dire : les femmes doivent aux hommes du sexe. D’ailleurs, le tueur, dans les vidéos publiés en ligne, ne s’en cachait absolument pas : il voulait prendre sa revanche contre celles qui avaient refusé de lui donner leur corps. Cette idée de la possession du corps de la femme par l’homme est le thème central de son action. Le crime qui vient tout de suite en tête, pour tous les Québécois et Québécoises, est la tuerie à la Polytechnique. Les parallèles sont évidents.

Or, à entendre nos médias, il n’en est rien. Si certains mentionnent qu’il visait en partie des femmes (avant de rapidement préciser qu’il a tué des hommes aussi), d’autres évacuent entièrement la question, se contentant de parler d’un « fou » ou d’un être renfermé et seul, d’un mal adapté, jalousant ses pairs. C’est sûr qu’il est plus simple de passer à un énième débat sur le port d’armes, avec des camps bien définis, que de devoir parler d’une tuerie sous fond de misogynie.

L’autre grand gagnant de ce discours de la folie, c’est l’ordre établi. L’État et ses élites. Car à associer nécessairement tout comportement asocial à un trouble d’ordre mental et toute forme de violence à de la folie, l’on en vient à décrédibiliser toute résistance active à un État de plus en plus autoritaire, dont les mesures d’austérité sont autant de réelles violences.

À refuser d’envisager les causes sous-jacentes d’une action, il ne faut pas s’étonner que celles-ci continuent de se produire. De plus en plus souvent.

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