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Rassurante incompétence

David St-Amand

La dernière semaine a amené son lot d'événements marquants. Il m'était venu l'idée de vous en parler. De parler de liberté, de démocraties. De principes importants. De la nécessité de prendre du recul. Surtout de ne pas passer des lois immédiatement, en réaction. J'avais un bel article tout prêt, avec des citations à la clef. Du propre, je vous le dis. Pas de quoi gagner un Pulitzer, mais pas loin. Je terminais la lecture d'un énième débat public (sur Facebook, de mémoire) quand ça m'a frappé. Un ami - enfin, une connaissance virtuelle, entendons-nous - se lamentait sur le fait que les conservateurs allaient passer un projet de loi qu'il qualifiait de "liberticide", avant de les traiter "d'imbéciles". C'est là que ça m'a frappé. Comment l'on prend pour acquis l'incompétence des politiciens. C'est devenu une sorte de lieu commun, renforcé par des décennies de chroniques, de talk shows, de blagues. Pourtant, c'est là leur donner une excuse facile. Se donner une excuse facile. Ne pas vouloir faire face à la réalité. 



Des imbéciles? Quelques-uns, assurément. Les pantins utiles. Ceux que l'on place dans des positions de pouvoir afin qu'ils renvoient la balle à leurs plus généreux donateurs. Aux copains. Les valets d'ascenseurs, en quelque sorte. Certains apparaissent plus imbéciles que d'autres, bien sûr, mais quand la totalité du parti est composé d'hommes d'affaires, de médecins et d'avocats, il n'est pas toujours simple de trouver quelqu'un de lettré pour jouer avec brio le rôle du ministre de l'Éducation.



Pour la plupart? Ils sont tout à fait conscients de ce qu'ils font. Si vous croyez qu'ils réagissent à chaud ou sur le coup de l'émotion en votant davantage de pouvoirs à nos services de renseignement, en plus de restreindre les libertés individuelles, vous n'avez pas compris pourquoi ces gens vont en politique. Mais laissons cet exemple de côté.



Depuis trente ans, ce sont les mêmes gens qui nous gouvernent. Bien entendu, la valse des partis continue d'avoir lieu. Les impressions sont importantes. Il faut continuer de donner au peuple le choix entre les bleus ou les rouges, sinon il pourrait finir par se demander s'il veut même jouer à ce jeu. Au bout du compte, y voyez-vous une différence? Les uns continuent les politiques des autres. Peu importe qui est au pouvoir, ce sont les mêmes gens qui ont accès aux antichambres de l'Assemblée. Ce sont les mêmes patrons qui soupent avec les ministres. Les mêmes présidents de grands syndicats qui font des retraites de pêche avec des députés influents. Qu'ils soient péquistes, libéraux ou caquistes n'y change rien.

Vous les voyez déposer une réforme. Parler de coupures. En éducation. En santé. Il faut se serrer la ceinture. Dix ans plus tard? La situation a empiré, voyons! Quelle grande surprise! Et le peuple de se persuader que ces gens sont incompétents. Qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Avec cette idée, cette prémisse, qu'ils sont en politique pour oeuvrer pour le grand nombre. Pour le bien commun. Alors que les trente dernières années - pour être généreux et ne pas aller plus loin - démontrent hors de tout doute qu'ils ont sciemment appliqué la même recette. Over and over again. 



1) "Couper dans un service ou ministère."


2) "Attendre que les médias - admettant que certains soient encore indépendants - reviennent sur des tares: la réforme ne fonctionne pas, les urgences sont plus pleines que jamais, le service est moins rapide qu'avant, etc. Si possible, inclure des dépenses jugées extravagantes, comme des conférences ou des voyages de cadres."


3) "Quelques années plus tard, faire une nouvelle coupe, cette fois sous le prétexte de couper dans le gras, d'assainir les finances, de régler le problème." Un problème qu'ils ont eux-mêmes créé en 1.


4) "Introduire le privé comme solution miracle. Soit en privatisant entièrement ou partiellement le service ainsi mis à mal (Postes Canada est un parfait exemple), soit en le rendant inefficace au point où nous devions faire appel au glorieux privé (santé, éducation, etc.).

La réalité est qu'ils ne veulent pas le bien commun. Ils veulent leur bien. Autrefois, d'autres auraient parlé de classes. De guerre de classes. C'est probablement encore le cas, même si la plupart de ces gens là ne s'en rendent pas implicitement compte. Dans le lot, y'a probablement autant de convaincus que leur système va réellement enrichir le Québec en général qu'il y en a qui savent bien que tout ça, c'est des foutaises et qu'ils ne sont là que pour le pouvoir et s'en mettre plein les poches. 



Tout ce qu'il leur reste à faire, ensuite, c'est de mesurer les coupes. Pas trop à la fois. Éviter de viser trop de groupes en même temps. Couper sur les assistés sociaux pour redonner un peu aux familles. Couper sur les étudiants pour promettre de réduire les impôts des petites entreprises. Couper contre les régimes des syndicats mais redonner davantage aux agglomérations. Ah et pis pourquoi pas, se payer un nouveau colisée à Québec. Le peuple aime ça. Tant qu'on le garde divisé, tant que l'on dresse les uns contre les autres ceux contre qui on casse du sucre, l'on continuera en haut lieu de boire du champagne en riant. À chaque budget, une nouvelle tournée.

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  • Re: Rassurante incompétence

    Tout est dit.

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