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Chroniques de l’Après-Terre : quand le fantastique rejoint l’actualité

Anne-Marie Aubin

Jacques Lazure, auteur montérégien, installe souvent ses histoires dans des univers fantastiques. À travers son œuvre, certaines thématiques qui lui sont chères, comme la littérature, la musique et le cinéma, rejoignent parfois le réel. Dans le contexte actuel du débat sur la laïcité, des femmes autochtones disparues, des conflits liés aux religions, des transgenres, son dernier livre Chroniques de l’Après-Terre s’avère une lecture tout à fait d’actualité.

Après le chaos : sauver les textes

À la manière du roman Le Rêve couleur d’orange, Jacques Lazure débute ce récit épique dans un contexte postapocalyptique, suite à une guerre, un conflit, un grand chaos qui a déchiré le monde. Joni, jeune héroïne de 16 ans, appartient à la communauté des Rebelles. Fille de Céline et petite-fille de Janis, elle est amoureuse de Djag, le jardinier, et s’apprête à partir en mission.

Sa grande-mère malade l’envoie chercher deux textes à Kantar, chez Gériko, parce qu’elle fait partie des rares personnes qui savent lire et écrire « dans ce monde qui a tout oublié des mots ». Sur son chevadaire (créature hybride cheval-dromadaire), Joni prend la route accompagnée de trois filles plus âgées : Nico, l’archère experte, Nina, la cartographe, et Siouxsie, érudite qui parle plusieurs langues. En chemin, elle transcrira différents textes sacrés des trois peuples fondateurs de l’Après-Terre : Les Fkions, les Rebelles et les Éclatants.

Histoire à tiroirs

Des territoires désertés, des créatures fabuleuses, des événements merveilleux et diverses épreuves jalonnent leur route. À travers le récit du périple de Joni et de ses acolytes, des histoires s’insèrent ici et là, ajoutant informations et matière aux personnages et à l’intrigue. À la manière des contes des Mille et une nuits, on valse dans le temps et l’espace pour mieux revenir au récit premier. Alternant entre le rêve et la réalité, le vrai et le faux, le passé et le présent, l’auteur nous tient en haleine dans ce roman très dense.

Le plaisir des mots

Jacques Lazure joue avec les mots, les déforme, les réinvente : vinylothèque, Terre Propice, Homelanne... Il offre de belles trouvailles : les sangsongues, le philosophe Énig, les plaines Itudes, les cachaleines. « La musique des ancêtres Rebelles provenait de la vibration des pierres, d’où la musique Roc. » Les références à la Bible, à la mythologie, au cinéma, à la littérature et à la musique témoignent de la vaste culture de l’auteur.

Le romancier transpose les conflits religieux, les injustices faites aux femmes, les croyances et les guerres dans ce monde de l’Après… pourtant si près de nous. Il est également question de la parole, de la communication, puis des machines qui ont facilité la lecture et l’écriture, mais « dans la facilité, il y a la paresse. Et puis l’oubli… Pourquoi sommes-nous si peu nombreuses à savoir lire et écrire aujourd’hui ? Je dis nombreuses parce que c’est presque uniquement des femmes qui écrivent, lisent et deviennent scribes. »

Étonnamment, Joni, la scribe, transcrit les textes avec ses encres, papiers, lutrin et plumes, comme si on revenait à la base, comme si tout était à refaire… Les textes sont partout sur les draps, sur la pierre, sur les arbres… précieux témoins du passé. Certains sont soigneusement conservés, d’autres sont lancés à la mer, brûlés, détruits.

Riche de son expérience, Joni dépassera le statut de scribe : « Ce sont des Humains solitaires qui écrivent pour eux d’abord avant de les offrir aux autres… Les mots des autres ne te suffisent plus. Tu possèdes tes propres mots pour raconter ta propre histoire. Qu’attends-tu pour l’écrire ? »

Voilà un texte qui donne foi en l’humanité et en un monde plus juste !

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LAZURE, Jacques. Chroniques de l’Après-Terre, Saint-Lambert, Soulières Éditeur, 2018, 380 p.

Jacques Lazure, auteur montérégien, installe souvent ses histoires dans des univers fantastiques.

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