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Homosexualité au féminin et bande dessinée

Alain Charpentier

Le bleu est une couleur chaude fait partie des trop rares bandes dessinées qui aborde la question de l’homosexualité, et notamment l’homosexualité au féminin. Paru en 2010, cet album a été librement adapté au cinéma par Abdellatif Kechiche (La vie d’Adèle). Le film a d’ailleurs remporté une Palme d’Or à Cannes en 2013, c’est pourquoi il convenait de rééditer le livre. À découvrir ou à relire pour votre plaisir.

Nous sommes en octobre 1994, dans une ville du nord de la France. Clémentine vient d’avoir 15 ans. Elle est en Seconde littéraire au lycée (l’équivalent d’une étudiante de secondaire III au Québec). Thomas, un étudiant de Première, l’a remarquée depuis un bon moment déjà. De son côté, Clémentine ne s’en était même pas rendu compte et n’y prête guère attention. Pour dire vrai, Clémentine n’est pas intéressée par ce garçon; c’est plutôt ses amies qui la poussent à sortir avec lui. Or, le 27 octobre 1994, alors qu’elle rentre chez elle, Clémentine croise le regard d’une fille aux cheveux bleus, qui déambule avec son amoureuse. Regard complice, sourire en coin… Puis la foule les disperse, elles se perdent de vue… mais elles ne s’oublient pas.

Cette nuit-là, et pendant plusieurs autres nuits, Clémentine est troublée par des rêves étranges. La jeune fille aux cheveux bleus vient la visiter dans ses rêves. Ce qui la trouble, c’est qu’elle fait des rêves érotiques qui ont l’apparence de la réalité. Impossible d’en parler à ses amies, quelle honte ce serait! Heureusement, il y a son journal, reçu le jour de son anniversaire de 15 ans, dans lequel elle peut confier tous ces secrets gênants.

Finalement, Clémentine décide de céder aux avances de Thomas pour tenter de se convaincre qu’elle est bel et bien attirée par les garçons – et non par les filles. Mais au bout de six mois de fréquentations, ça ne va toujours pas. Clémentine évite de faire l’amour avec lui. Elle a beau essayer de se convaincre, le désir n’y est pas. Elle finira par le quitter, incapable de lui mentir (et de se mentir) plus longtemps.
Le moral de Clémentine est au plus bas et, pour lui changer les idées, son ami Valentin – un homosexuel qui s’affirme de plus en plus – l’amène un soir dans un bar gay (masculin). Au cours de la soirée, elle laisse Valentin s’amuser avec ses copains et traverse la rue pour entrer dans un autre bar gay dont la clientèle est exclusivement féminine. Et c’est là qu’enfin elle LA retrouve, la fille aux cheveux bleus. Elle s’appelle Emma. Le problème, c’est qu’elle n’est pas seule : Sabine, son amoureuse, est très jalouse. Clémentine et Emma ont à peine le temps d’entamer la conversation, elles doivent se quitter. Mais elles ne seront pas sans se revoir…

L’histoire d’amour d’Emma et Clémentine sera faite de hauts et de bas. Clémentine aura à affronter le jugement de ses amis. Certains d’entre eux iront même jusqu’à la renier. Emma, quant à elle, doit conjuguer avec la jalousie de Sabine et le fait qu’elle est amoureuse d’une fille plus jeune qu’elle. Le drame éclatera la fois où les parents de Clémentine apprendront la vérité sur leur fille. Un drame qui tournera malheureusement à la tragédie.

Une histoire bien racontée

L’histoire est racontée sur deux volets : Emma, après le décès de Clémentine, revient chez les parents de Clémentine avec lesquels elle a fait la paix (du moins avec sa mère). Elle retrouve le journal intime de son amie et c’est en le lisant qu’elle se remémore les épisodes de leur relation, ce qui permet ce jeu d’aller-retour entre le passé et le présent. Finalement, la lecture du journal intime de Clémentine permettra à Emma de faire la paix avec elle-même et à se déculpabiliser de la mort de son amoureuse. Racontée avec beaucoup de sensibilité, l’histoire de Clémentine et d’Emma devrait particulièrement rejoindre le public des adolescents et des jeunes adultes puisque le point de vue est celui d’une adolescente.

Sur le plan graphique, l’encrage a néanmoins gardé les traces du crayonné, ce qui donne un style vif et nerveux aux illustrations. Une aquarelle dans les tons de gris suggère les ombres et les teintes. Mais l’originalité réside dans le fait que la seule couleur présente dans cet album est le bleu : le bleu des cheveux d’Emma, mais aussi le bleu comme couleur du désir.

Un seul reproche...

Le seul reproche que j’adresse à cet album irait à la maison d’édition, Glénat, qui a choisi une couverture souple avec jaquette en papier glacé pour la mise en page de ce superbe album. C’est fragile et ça se tient vraiment mal pendant la lecture. Il me semble que pour la réédition d’un livre de ce rang (Prix du Public au Festival international d’Angoulême en 2011 et adapté au cinéma), l’éditeur aurait pu se forcer et en faire un joli cartonné cousu. C’est un peu cheap.

Julie Maroh. Le bleu est une couleur chaude, Paris, Glénat, 2013, 156 p.

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