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15 décembre

Le Cimetière de Prague, une lecture pour les vacances

Anne-Marie Aubin

Comme moi, vous avez peut-être découvert Umberto Eco grâce à  son fameux roman Au nom de la rose. Dans son dernier titre il nous entraîne dans les coulisses des grands événements historiques et politiques de la seconde moitié du XIXe siècle, événements qui ont façonné le XXe siècle. Un roman passionnant qui révèle une fois de plus le savoir encyclopédique de son auteur. Chez Umberto Eco, le plaisir de suivre une intrigue captivante se conjugue toujours à celui de s'instruire.  Bienvenue dans l'Europe des sociétés secrètes.

Simon Simonini souffre-t-il d'un dédoublement de personnalité? Est-il victime d'un délire schizophrénique ou bien mène-t-il véritablement deux vies en parallèle? Voilà l'intrigue de départ du Cimetière de Prague et qui tient le lecteur en haleine au fil des pages. 

Le roman débute à l'appartement de Simon Simonini, un faussaire italien immigré en France, sur la Place Maubert à Paris en 1897. Simon Simonini a l'impression qu'il n'est pas seul dans son appartement quand il trouve, suspendu à un cintre, dans son placard, des vêtements de prêtre. Il a le sentiment que quelqu'un d'autre, en l'occurence l'abbé Dalla Piccola, vient s'immiscer chez lui pendant son absence. En outre, Simonini souffre de trous de mémoire qui sèment  le doute et la confusion dans son esprit. Sa mémoire à court terme lui joue des tours, mais tous les événements de sa vie, par contre, lui semblent intacts. Pour se prouver à lui-même qu'il n'est pas fou, il entreprend de rédiger son journal intime. De temps en temps, Dalla Piccola, alter-ego de Simonini, intervient pour corriger ou pour proposer une synthèse des événements racontés par Simonini.

 

Une vie de faussaire

Le capitaine Simon Simonini raconte qu'il est né dans le Piémont, dans la future Italie, au milieu du XIXe siècle. Il fait le récit de son enfance dans la vallée du Pô, ainsi que sa double éducation reçue de son père, carbonaro1 aux idées révolutionnaires, et de son grand-père aux idées réactionnaires, anti-maçonniques et antisémites. Son grand-père, influencé par l'abbé Barruel, lui enseigne entre autres la théorie selon laquelle les Juifs du monde entier, de concert avec les Maçons, préparent en secret un vaste complot pour mettre fin au catholicisme et s'emparer du monde entier. Simonini accepte de se joindre à l'expédition des Mille aux côtés de Garibaldi, puis il apprend le métier de copiste et se spécialise dans la confection de faux. Après avoir été au service d'un notaire peu scrupuleux, il se réfugie à Paris ou ses services sont retenus par les services secrets français, les Jésuites, la police secrète de l'Empire russe, etc. Individu à la personnalité complexe, ambivalente, Simonini s'avère à la fois réactionnaire et révolutionnaire. Mais si, au fond, le seul intérêt qu'il poursuivait n'était que pécunier et bassement égoïste?

L'Histoire au service de l'histoire

Dans le roman, seulement quatre personnages sont fictifs : Simon Simonini, Dalla Piccola, Babette d'Interkalen et le Père Bergamaschi. Les passionnés d'histoire seront ravis puisqu'Umberto Eco, en grand érudit, réussit à entremêler habilement son intrigue (fictive) aux plus grands événements historiques du XIXe siècle :  l'unification de l'Italie avec Garibaldi, Cavour et Victor-Emmanuel II; la naissance l'affaire Dreyfus; la création du pamphlet antisémite Les Protocoles des Sages de Sion; les massacres de la Commune de Paris, etc.

Umberto Eco se plaît aussi à visiter la petite histoire, celle des bas-fonds de Paris, des repaires de truands où planent des vapeurs d'absinthe. Grand amateur d'art culinaire, il s'amuse aussi à faire livrer par ses personnages quelques recettes italiennes : en échange de la recette des agnolotti ("chapeaux de curés"), notre Piémontais de Simonini apprend la recette sicilienne de la caponata... Recettes authentiques, puisées sans doute dans un antique livre de recettes italiennes.

Les allusions à l'histoire et à la littérature abondent^dans le roman créant une belle complicité entre le lecteur et Éco au fil des pages. Par exemple Simonini lit Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, auteur en vogue à l'époque.

Journal intime, correspondance, feuilleton...

La forme du roman n'est pas banale, car elle puise à différents genres littéraires. Le Cimetière de Prague, c'est d'abord un journal intime, celui de Simon Simonini, entrecoupé  par l'intrusion de lettres, notamment celles de l'abbé Dalla Piccola. De plus, Umberto Eco a fait quelques emprunts au feuilleton.  Rappelons que le feuilleton fut le véhicule des idées socialistes, justement en raison de sa popularité : tout le monde, même ceux qui ne savaient pas lire, lisait ou se faisait lire les feuilletons. Eugène Sue (encore lui!) a publié ainsi ses Mystères de Paris, mais plusieurs autres auteurs ont, dans un premier temps, publié leurs oeuvres de cette manière : Alexandre Dumas, George Sand, Honoré de Balzac, etc.

Dans les journaux du XIXe siècle, le feuilleton était souvent accompagné d'une gravure représentant une scène ou un personnage marquant de l'histoire. Les romans de l'époque aussi étaient entrecoupées de ces gravures ou eaux-fortes qui frappaient l'imaginaire. Voulant rester fidèle à cette tradition, Umberto Eco inséré de telles gravures dans son roman. 

En somme, Le Cimetière de Prague est un roman intelligent, extrêmement bien documenté, mais avec cependant quelques longueurs.   Mais il est bon , de temps en temps, se mesurer à des livres difficiles!  À lire même si on n'est pas historien. 

 

1Carbonari (en italien : "Charbonniers") : société secrète et politique, anticléricale, qui voulait i'unification de l'Italie et l'instauration d'une constitution démocratique. Accusés de liens avec les Francs-Maçons, les Carbonari ont été dénoncés vigoureusement par les milieux catholiques.

 

 

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