• Culture

Les mots et les maux

Ingrid Gagnon

Vous souvenez-vous de l’émission Le Temps d’une paix, cette série télévisée qui rendait compte des bouleversements sociaux et politiques subis par les Québécois entre les deux guerres mondiales ?

La langue des personnages y est truffée de régionalismes savoureux. Un personnage est avenant ; l’autre, fantasque ou dépareillé. Pierre Gauvreau a vraisemblablement éprouvé du plaisir à forger des répliques avec ces mots. Loin de seulement les parer d’un lustre d’époque, ils les ennoblissent. Comme le bronze. Grâce à eux, Joseph-Arthur, Rose-Anna, Lionel et les autres sont dotés d’une force leur permettant de répondre de qui ils sont.

 

C’est à ces mots que je songeais l’autre jour en voyant des jeunes taper sur le clavier de leur cellulaire. Je dis bien taper. Pas écrire des textos. L’origine textile du mot texte pour signifier le fait de tisser une parole me semble peu appropriée pour désigner cette communication hoqueteuse, ce dire par bribes qui soumet les mots aux dictats de la vitesse, leur faisant perdre lettres, orthographe, accords, conjugaisons. Bref, tout lien avec leur origine et avec les autres mots. Je frissonne lorsque ces jeunes me disent qu’ils communiquent. Vraiment ? Partagent-ils ? Établissent-ils des liens avec la communauté ? J’en doute.

Cela ressemble plutôt au plaisir nombriliste de la recherche d’une signature. Ou à celui des enfants qui tracent des signes sur le sable. Les codes de ces expressions en temps éclair n’élaborent rien de nouveau. La phonétique et le surréalisme sont passés par là : on s’M ; on a KC. Exit les néologismes. On ne cherche pas à symboliser ainsi une rupture avec l’autorité ou la tradition. Non. Il semble que l’important soit la vitesse, la connaissance des signes à la mode, celle des dernières coupures dans le vent. Et de faire avec.

Voilà ce qui m’effraie. Le dire avec peu

Dans son essai Les mots et les choses paru en 1966, Michel Foucault expliquait, à partir de l’observation du langage dans plusieurs domaines depuis le XVe siècle, que les mots apparaissent seulement avec la chose qu’ils désignent. Le mot féminisme, apparu au milieu du XIXe siècle, par exemple, n’aurait pu être employé au Moyen Âge puisque l’idée d’un mouvement ou d’une attitude visant à faire en sorte que les femmes disposent des mêmes droits que les hommes était inconcevable. On ne pouvait penser la chose.

Et si les mots disparaissent ? Si le langage s’élague ? Si les ramifications orchestrées par d’inextricables échanges se voient coupées ? Les choses disparaissent-elles ? Je ne parle pas des mots-masques. De ces expressions politiquement correctes, comme sous le seuil de pauvreté qui masque l’indigence, la misère, la faim. Ces choses sont bien trop évidentes pour les nommer. Non. Je parle de ce qui pourrait disparaître : l’idée d’avenance, de fantasquerie. Un trésor d’outils pour penser le monde, quoi ! Si la langue est porteuse d’horizons pour observer, dire et penser le monde. Elle a besoin à mon avis de tous les outils possibles. Nous lui devons même de la servir en en créant de nouveaux.

Or, nos outils de communications actuels, au lieu de pousser du vent dans les voiles de la parole semblent pousser dans le dos de l’usage des mots. Seuls les plus courts, les plus brefs, les plus usuels survivent. Et je ne parle pas de ce qu’ils font à l’homme…

Le temps est venu d’impulser un mouvement de sauvegarde des mots en voie de disparition. Oui. En plus de menacer la biodiversité de la planète, la course au plus-que-présent menace la pensée. Sans une parole vivante dans ses hésitations, ses nuances et sa quête de justesse (oups… j’ai failli écrire justice), l’homme n’aura pas de quoi concevoir demain. Il tournera sans cesse sur lui-même. Prisonnier du carrousel de mots délavés. Réduits à des balbutiements balayés par la mer.

Il est grand temps de raviver les mots largués par le vaisseau aveuglé par la vitesse qui court, sans vision, à sa perte.

Poètes, à vos dictionnaires !

Écrire un commentaire >

Ajouter un commentaire