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20 décembre

(Re)découvrir la bande dessinée

Anne-Marie Aubin

Genre inclassable mais jamais déclassé, la bande dessinée a longtemps occupée la marge de la littérature. Relégué aux enfants ou réservée à un cercle d'initiés, toisée d'un oeil sévère par certains éducateurs qui n'y voyaient que des dessins vulgaires avec peu de texte, l'espace occupé par la bande dessinée est aujourd'hui très large puisqu'elle lutte sur deux fronts : la littérature et les arts visuels. Aujour'hui j'aimerais partager avec vous quelques-uns des titres préférés de la rédaction et vous verrez qu'il y en a vraiment pour tous les gouts.

Une production québécoise fertile

L'histoire de la bande dessinée québécoise remonte à loin. Déjà sous la Conquête britannique les premiers imprimeurs de journaux anglais inséraient de petites histoires racontées en dessins avec cases et bulles. Et que dire du fameux Onésime, création d'Albert Chartier, qui a longtemps amusé les lecteurs de la Terre de chez nous. Aujourd'hui la production québécoise de bandes dessinées va bon train et nos artistes rivalisent avec les plus grands bédéistes du monde.

 

Paul

 Michel Rabagliati n'est plus à présenter : le bédéiste montréalais, récipiendaire du prix de la bande dessinée d'Angoulême (France), la plus prestigieuse récompense de ce domaine, s'est fait connaître par son passage à différentes émissions, dont Tout le monde en parle. Sa carrière a démarré dans l'ombre, en 1999, avec une petite bande dessinée que personne n'a remarquée : Paul à la campagne. Puis l'oeuvre a grandi, les histoires aussi : Rabagliati est passé de 48 à près de 200 pages! Avec maintenant sept titres dans la série, Paul est devenu l'une des figures emblématiques de la bd québécoise.

Paul est un peu le double de son auteur Michel Rabagliati puisqu'il puise dans son propre vécu les histoires qu'il fait vivre à Paul. Comme l'auteur, Paul est un graphiste, vivant à Montréal avec sa blonde, Lucie, et sa fille, Rose. Dans Paul à Québec, Paul se rend avec sa blonde et sa fille chez ses beaux-parents, à Saint-Nicolas, en banlieue de Québec, pour y fêter la St-Jean-Baptiste. Toute la famile est réunie, on s'amuse, on chante au coin du feu... Le lendemain matin, en traversant le corridor, Paul aperçoit son beau-père, Roland, enfilant un chandail : il a tout juste le temps d'entrevoir des marques au crayon au-dessus de son nombril. Au retour, Lucie apprendra que Roland avait un cancer de la prostate mais qu'il ne voulait pas en parler. L'irradiation a été un succès. Par la suite, Roland et sa femme déménagent à Montréal pour se rapprocher de leurs enfants. Mais Roland subit une récidive : il apprend qu'il est maintenant atteint d'un cancer du pancréas et qu'il lui reste trois mois à vivre. S'ensuit une rapide dégradation de l'état de santé de Roland. Vient le temps pour lui de s'installer dans une maison de soins palliatifs et d'attendre la mort.

Plus qu'une histoire sur la maladie, ce récit parle surtout de la vie de ceux qui ont à vivre avec un proche atteint du cancer. Dans cet épisode, Paul n'occupe pas un rôle prédominant : il se cantonne au second plan, agissant comme un observateur, un témoin de la lutte de Roland et de sa famille pour passer à travers cette épreuve. L'histoire est racontée avec beaucoup d'humanité, de chaleur. Plus le récit avance, plus le temps de la narration ralentit. Roland meurt dans la dignité, entouré de ses proches, dans un climat très serein. 

Un livre à mettre entre toutes les mains!

Michel Rabagliati. Paul à Québec. La Pastèque. 2008. (Prix du public, festival d'Angoulême 2010).

 

Deux généraux

 Scott Chantler est un bédéiste canadien anglais. Dans Deux généraux (version française de Two Generals) il rend hommage à son grand-père, Law Chantler, ancien combattant qui s'est illustré entre autres lors de la Seconde Guerre mondiale en France, et à l'ami et compagnon d'armes de ce dernier, Jack Chrysler. Ce témoignage sous forme de bande dessinée tient en 143 pages, illustrées avec une grande précision et une grande fidélité aux détails. Le choix des couleurs, discrètes, se situe dans les tons de brun, de rouge et de kaki, ce qui rappelle l'époque, la guerre et l'obscurité de cette période sombre de l'histoire.

Pour construire son récit, Scott Chantler s'est basé sur le journal de son grand-père pour l'année 1943, des lettres envoyées par Chrysler à sa femme en 1944 et du Journal de guerre du Highland Light Infantry of Canada. L'auteur raconte une tranche de vie de son grand-père : comment il est entré dans l'armée, comment il a rapidement été mobilisé en Angleterre, les exercices, les simulations du débarquement, jusqu'au débarquement officiel et aux combats qui ont suivi. Le récit est truffé d'anecdotes touchantes, de détails cocasses, mais il ne perd jamais de vue l'objectif premier qui est de souligner la bravoure des soldats qui ont sacrifié leur vie pour défendre les valeurs de la démocratie en Europe, mais aussi de souligner le lien d'amitié qui soudait Law Chantler et Jack Chrysler.

On est ému  par cette histoire, on est touché par ces dessins. Un beau voyage dans le temps, dans les années quarante, au temps du swing, des big bands et de la guerre.

Scott Chantler. Deux Généraux. La Pastèque. 2012. 

 

Chroniques de Jérusalem

 Le conflit israélo-palestinien, c'est triste à dire, ne se démode pas. Il en est question tous les jours dans les médias et une abondante production littéraire, cinématographique en découle, réponse de l'art à un conflit d'une absurdité et d'une violence sans nom. S'étant retrouvé plongé au coeur de ce territoire mouvementé au cours des années 2000, Guy Delisle a choisi, selon son habitude, d'apporter ses carnets et ses crayons et d'y griffonner plusieurs esquisses qui lui auront été utiles, plus tard, pour concevoir Chroniques de Jérusalem, son plus récent album.

D'autant plus qu'à Jérusalem, dans certains coins parculièrement surveillés, il est strictement interdit de prendre des photos, mais  pas de dessiner! Cela lui aura permis entre autres de faire plusieurs croquis du triste mur qui sépare désormais la bande de Gaza d'Israël.

Guy Delisle est un bédéiste québécois installé en France depuis plusieurs années. Il a eu l'occasion de voyager grâce à son métier ou en accompagnant sa femme, médecin membre de MSF (Médecin Sans Frontières). C'est ainsi que sa production artistique traite essentiellement de ses voyages, en posant un regard critique, mais aussi drôle et humain sur les absurdités, les bizzareries mais aussi les beautés qu'il observe à l'étranger. On dirait qu'il est attiré par les dictatures et les régimes totalitaires, dont il se plaît à décrire les rouages alambiqués et les effets observables sur le peuple. Ce dernier titre vient donc s'ajouter à Shenzhen (Chine), Pyongyang (Corée du Nord) et Chroniques birmanes (Birmanie).

Comme les deux auteurs décrits précédemment, Guy Delisle est un adepte de la ligne claire, avec un trait cependant un peu plus nerveux et plus épuré que chez Rabagliati (plus graphique) et Chantler (plus détaillé). On sent la rapidité d'exécution propre au croquis, ce qui est naturel dans ce livre qui se veut plus un assemblage de brèves chroniques illustrées qu'un récit au long cours. Un gros livre (333 pages) mais dont la lecture peut s'interrompre sans crainte de perdre le fil du récit.

Dans Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle accompagne sa femme, envoyée à Gaza par MSF. Comme ils passeront une année entière à Jérusalem, ils amènent avec eux leur garçon, Louis. Pendant que sa femme est au travail, Guy en profite pour se promener dans la ville et faire des croquis pour son prochain album. C'est ce qui est raconté dans ce livre : toutes sortes d'observations, de réflexions, d'anecdotes sur la vie dans un petit territoire, très ancien, habité par des gens de confessions diverses, où traditions musulmanes et judaïques tentent de coexister.  

À lire pour mieux comprendre (si c'est possible!) le conflit israélo-palestinien. Un livre qui a le mérite de ne pas tirer de conclusion, de ne prendre partie pour l'un ou l'autre des deux camps et même de souvent faire sourire.

Guy Delisle. Chroniques de Jérusalem. Delcourt, collection Shampooing. 2011. (Prix du Meilleur album, Festival d'Angoulême 2012).

 

 

 

 

 

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