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Une passionnante épopée

Alain Charpentier

Après Elles ont fait l’Amérique, le tome 1 de la série De remarquables oubliés, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque viennent de publier Ils ont couru l’Amérique, le tome 2. Passionnante épopée au cœur d’une histoire méconnue et oubliée, celle des coureurs des bois, autant que le sont les émissions radiofdiffusées sur Radio-Canada.

Les 14 coureurs des bois, explorateurs et aventuriers présentés dans cet ouvrage ont tous ceci de commun qu’ils sont canadiens-français, à part les deux premiers, Étienne Brûlé et Guillaume Couture, qui sont nés en France. Présentés en ordre chronologique, ces personnages portent eux l’histoire de l’Amérique, et surtout celle de l’ouest, mais également une histoire fascinante, plein de recoupements, de détails intéressants, d’anecdotes surprenantes. Le tout est raconté dans un style simple, clair et très accrocheur. En lisant ces pages, on croirait entendre la belle voix grave de Serge Bouchard nous racontant ces histoires. De quoi tenir le lecteur en haleine pendant 410 pages.


Bâtir de nouveaux mythes

Oubliez les Kit Carson et les Davy Crockett : la Conquête de l’Ouest s’est fait en français et par des petits gars nés à Chambly, Montréal, Québec, St-Justin, etc. Des gars qui avaient la fibre de l’aventure dans l’ADN et qui ont su tirer leur épingle du jeu dans les situations les plus extrêmes : maladies, froid, famines, portages incessants, conflits avec des nations autochtones ennemies, etc. Ils ne seraient jamais parvenus à surmonter toutes ces épreuves s’ils n’avaient pu compter sur l’appui de plusieurs nations amérindiennes dont la collaboration est une condition sine qua non pour qui veut arpenter ce territoire sauvage et sans merci.


La précieuse collaboration autochtone

Outre le fait que tous ces explorateurs soient francophones, un autre point les relie presque tous : ils ont bénéficié de l’appui sans réserve des Amérindiens. Ces derniers n’étaient pas toujours enclins à ouvrir les portes de leurs territoires aux Blancs. Pour gagner leur confiance et leur respect, les coureurs des bois devaient d’abord apprendre leur langue. Ils parlaient même parfois plusieurs dialectes, comme c’est le cas pour Guillaume Couture, premier pionnier de Lévis et fondateur de cette ville, qui était aussi à l’aise dans la langue huronne qu’iroquoise. Certains de ces aventuriers allaient jusqu’à vivre parmi eux, se raser, se laisser pousser les cheveux, se vêtir de cuir et de mocassins et même à prendre femme (parfois au pluriel) chez les Amérindiens. Bref, comme le veut l’expression, ils « s’ensauvageaient » volontiers, gagnant ainsi la totale amitié et fidélité des Amérindiens. Les Britanniques, les Canadien-anglais et les Américains, eux, étaient beaucoup plus méfiants avec les Amérindiens qu’ils ont eu souvent tendance à traiter avec mépris et condescendance. Le sort qu’Ottawa a réservé aux Métis et aux Pieds-Noirs de l’Ouest lors de la construction du Canadien Pacifique en est une preuve éloquente.


Des révélations surprenantes

Même quand on croit connaître l’histoire, celle-ci a toujours le don de nous surprendre. Guillaume Couture, tout comme Étienne Brûlé, est allé faire ce qu’on appellerait aujourd’hui un stage d’immersion linguistique chez les Hurons. Ils ont suivi ces derniers dans leur pays, l’Huronie, qui s’étendait jadis dans la région des Grands Lacs.

Louis Jolliet, celui qu’on connaît tous comme le découvreur du Mississipi, a d’abord été organiste de la toute nouvelle cathédrale de Québec et a habité une maison qui se trouve toujours aujourd’hui dans le Petit Champlain, juste au pied du funiculaire. Sa rencontre avec les Indiens Illinois est un passage émouvant du livre.

Et que dire de Pierre Lemoyne d’Iberville, la terreur des Anglais sur la mer! Né à Montréal (il est le fils de Charles Lemoyne d’Iberville), ce corsaire travaillant au service du roi de France a tenu les Anglais en respect dans la baie d’Hudson et ailleurs dans l'Atlantique. Navigateur hors pair, brillant stratege, courageux et téméraire, il préparait un coup fumant pour couronner sa carrière – s’emparer de toutes les colonies de Nouvelle-Angleterre – mais il est mort dans des circonstances qui s’apparentent à un empoisonnement à la Havane, où son corps repose aujourd’hui et où une statue a été érigée en son honneur! 

John McLoughlin, le père de l’Oregon, un Canadien-français d’origine irlandaise né à Rivière-du-Loup, tandis que la capitale de l'Utah, Prevo, se nomme ainsi en l'honneur d'Étienne Provost, originaire de Chambly! Le livre regorge de révélations du genre.

Mais l’un des récits les plus captivants reste celui de François-Xavier Aubry, surnommé "Little Aubrey", un petit gars de St-Justin (Mauricie), qui fut véritablement le cavalier le plus rapide de l’ouest américain. Une authentique légende du farouest et l'ancêtre de tous les "truckers"!


Fierté nationale

Évidemment, tous ces détails ne sont pas enseignés dans les cours d’histoire à l’école mais, s’ils l’étaient, cela susciterait peut-être davantage l’attention et l’intérêt des jeunes pour l’histoire. En lisant ces pages, on se sent rempli de respect pour ces hommes, mais aussi d’une immense fierté à l’idée que pendant près de 300 ans, l’ouest a parlé français. De St-Louis, Missouri, jusqu’à San Francisco, en passant par les monts Ozark (« aux Arcs »), c’est la langue de Molière qui dominait, aux côtés des dialectes amérindiens. De quoi redonner des héros à une nation en panne de patriotisme.

Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque. Ils ont bâti l'Amérique. De remarquables oubliés tome 2. Éditions Lux, 2014, 420 pages.

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