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Débat sur la charte : Islam et devoir d'assistance

un envoi de Félix Ravenelle Arcouette
Lettre ouverte

La façon dont nous articulons le débat sur la charte me fait intuitivement penser au devoir d’assistance. « Cette religion t’es nuisible, je vais t’aider à en sortir.» Comme si toute vie religieuse s’assimilait à celle des victimes de Moïse le gourou. On n’a pas nécessairement tort d’assimiler toute forme de vie religieuse à une secte, mais n’on a pas nécessairement raison non plus. Il y a tant d’éléments en jeu dans ce qui définit la vie religieuse qu’elle est irréductible à une définition restreinte ; la façon d’articuler les impacts concrets de la croyance et la réception du nouveau croyant à toutes les exigences, le jugement subjectif, l’isolement social, la force des liens entre semblables, le leader immédiat, les relations familiales, les sacrifices exigés, il y a beaucoup de variables, difficile de généraliser. Il n’y a aucun modèle qui permet de dire que la déviance (ex : apologie de la haine) est la norme dans la vie religieuse.

Plus jeune, j’avais pitié des enfants des jéhovas, j’avais toujours envie de leur donner du sucre ou de les secouer un peu. Simple choc de tempéraments. Si j’avais un ami dans une secte dirigée par un psychopathe, j’aurais certainement tendance à vouloir l’aider à s’en extraire, à me dire qu’il a besoin d’aide. Quand je pense à la vie religieuse catholique, je me figure des gens naïfs qui se déplacent pour se faire moraliser par un hypocrite potentiellement pédophile et probablement complètement halluciné dans ses croyances et qui se servent des sacrifices ainsi accomplis (se déplacer, perdre son temps à écouter un livre barbare) pour se sentir légitime à ordonner la vie des autres. Je me figure les baptistes comme des gens bizarres et trop isolés pour être attachants, les Jéhovas comme des fous hystériques qui torturent leurs enfants, les évangélistes sont des clowns fêlés qui hurlent à la fin du monde entre deux psychoses, etc. Bref, je comprends le raccourci.

Et puis, il y a notre passé. Je ne sais pas tout ce que l’église a fait subir à mes parents, mais c’est irréconciliable, il n’y aura pas de pardon. Ces gens-là, les religieux d’aujourd’hui, je les connais un peu. Devrais-je les aider à se sortir de cette empilade de croyances erronées ? La maison des croyances est parfois vraiment étrange, allant du sans-queue-ni-tête à carrément suspecte, parfois elle est vraiment sale, parfois les deux en même temps. Sauf qu’on ne fait pas le ménage chez les gens sans y être invité. On ne restructure pas une tête – toute une vie de cohérence interne -, avec un proverbe de Voltaire. Qu’ils aillent consulter des scientifiques qui leur prouveront que la terre est ronde, des philosophes pour mieux organiser les concepts nécessaires à l’esprit et des psys pour atténuer le choc de tout ça ; un concierge et un plombier, ça se paye. Si ces gens ont besoin de porter sur eux un symbole de leur Dieu à tout moment, je les trouve frileux voire étranges dépendamment de leur attitude, mais ce n’est pas mon affaire. Cela ne m’inquiète pas, ne me gêne pas. Ce n’est pas demain la veille qu’ils remplaceront « Lois des hommes » par « Lois de Dieu », et c’est là tout ce qui compte.

Dans un autre ordre d’idées mais sur le même versant, disons que quelqu’un nie l’existence de la génétique au nom d’un livre religieux, on l’exclut du débat sur la génétique, mais pas nécessairement de toute la scène philosophique. Une insuffisance conceptuelle régionale n’est pas nécessairement générale. On peut dire : « Je ne suis pas d’accord avec cette croyance ou ce principe » sans tomber dans le « rentrez chez vous si z’êtes pas contents» qui ne mène nulle part sinon à la violence.

Il y a un bon nombre de gens religieux qui mettent les bonnes choses à la bonne place et qui composent avec tous les morceaux du réel et des idées. Ils sauvent le reste. Jamais je n’ai pensé faire du porte-à-porte chez les croyants pour les sauver de Dieu. Le Jéhova qui sonne le samedi matin pour apporter la lumière le fait pour lui-même, pas pour l’autre, c’est ainsi qu’il gagne son ciel.

Il est donc permis de supposer qu’il y a des gens intègres partout, même dans les églises. Il est faux de croire qu’une croyance défaillante face au réel (la terre est plate) mène nécessairement à un comportement dangereux, comme il est vrai d’affirmer qu’une croyance vraie peut mener à des comportements violents. Il est impossible de prouver que Dieu n’existe pas car il a plus de substance possible que la licorne, même s’il est à peu près clair qu’il n’a jamais dit quoique ce soit à qui que ce soit. Seul le bouddhisme est intègre à ce niveau, capable d’expliquer rationnellement les comportements exigés. Les autres religions s’expliquent par de la mythologie. J’aime bien la mythologie, je la trouve belle et inspirante. J’aime moins les comportements et les interdits engendrés par ces mythes qu’il faut croire vrais, mais je n’y peux rien. J’aimerais éradiquer les cons, comme tout le monde, mais je préfère encore la paix.

C’est pourtant le devoir d’assistance qui est la raison sous-jacente à  toute forme de législation antireligieuse. Il faut porter les lumières dans les recoins obscurs de la pensée. L’évangélisme, sauce 18e siècle. L’Islam et le catholicisme l’ont fait à leur époque, à grande échelle, et c’est le tour de l’athéisme de se regarder lui-même avec fierté. De part et d’autre, je n’aime pas le prosélytisme. Son but n’est pas philosophique, mais politique. Et s’il faut avouer que sans le rationalisme, nos politiques seraient encore certainement teintés de pensée religieuse, ce passage nécessaire est terminé ; il contenait sa part de vérité nécessaire, et la pensée mythique a pris la position marginale qui est la sienne dans les pays occidentaux. La séparation remonte à Charlemagne et ne me semble pas menacée.  Les religieux au pouvoir (et ils sont tout ce qu’il y a de plus Wasp, il faut le dire) pourront grafigner quelques pierres, ils ne détruiront jamais l’édifice, même de l’intérieur.

Ceci m’apparaît vrai partout, sauf dans les pays hindous et surtout, dans les pays musulmans. En plus, eux, je ne les ai pas côtoyés dans mon enfance. À la petite école, on avait un Vietnamien et une Haïtienne, mais les deux étaient avec moi et les 4 autres enfants dans la classe de morale. Ils n’avaient strictement rien d’exotique au niveau spirituel et leur quotidien ne différait pas du mien. C’était déjà plus d’ethnies que dans les écoles privées que je ne voulais pas fréquenter pour ne pas porter d’uniforme.

On entend des horreurs de faits divers provenant des pays musulmans. Quand je regarde l’état de leurs pays, je les comprends de venir ici. Je ne voudrais pas vivre là-bas, je ne crois que je ferais long feu. Il semble évident que dans l’ensemble, ils vivent dans un triste moyen âge occidental de la pensée. Des fous furieux ont déclaré la guerre à tous en revendiquant la pensée religieuse comme moto. On lapide des femmes pour beaucoup de raisons, on pend des hommes pour une croyance ou leur orientation sexuelle ; Ibn Khaldoun, le plus grand penseur du médiéval, est interdit de lecture dans plusieurs pays, et ça continue ad nauseam. On connaît le portrait, il est souvent scandaleux. Beaucoup de ces pays d’origine ont des lois absolument inacceptables, c’est bien connu.

En réaction à ce spectacle, beaucoup de gens mélangent tout: leur religion est violente, ils exposent leur religion, donc ils sont violents. Tout ce que je lis, tout le temps au sujet des musulmans d’ici en particulier, c’est de la présomption. On semble se dire qu’ils amènent avec eux les aspects détestables de leur culture, et qu’ils organisent leur quotidien afin de reproduire ce modèle ici. C’est une hallucination. Et puisqu’ils sont violents à priori (revoir syllogisme), nous pouvons l’être avec eux. D’où les horreurs sans nom que j’ai pu lire ces derniers mois, de la haine si pure et exprimée avec un tel entrain qu’elle m’a gardé pensif et silencieux pendant un bon moment. On peut combattre la religion – cela me semble même nécessaire dès qu’elle sort de la métaphysique (et elle le fait toujours), mais il y a une différence entre la religion et les gens religieux. Détester une chose ne devrait jamais mener à détester celui qui la porte.

Je l’ai mentionné, j’ai tendance à réduire toute forme de vie religieuse à son aspect nocif évident. J’en confesse, les gens religieux me dérangent avant de m’être sympathiques, je considère que c’est à eux de me prouver qu’ils sont en « mode recherche » et qu’ils ne sont pas hallucinés, dogmatiques et/ou oppressants. Je les discrédite comme interlocuteur dès que je sens une de ces tendances. Je les tolère par constat éthique (ton interlocuteur n’est pas nécessairement sur l’influence du crack religieux) ; je suis donc ouvert au débat, et si mon interlocuteur est asphyxié de certitudes, il trouvera en moi un adversaire. Être civilisé signifie de comprendre la supériorité de l’argumentation sur le combat physique. Au sens général, et hors de la sphère philosophique, je les laisse être et ils ne m’inquiètent pas. J’attends encore de savoir de quoi je dois m’inquiéter si spécifiquement. Je leur promets un débat qu’à mon avis ils ne peuvent se sortir sans être de mauvaise foi, mais s’ils me font l’exposé de la solidité du concept de Dieu et de l’authenticité de leur recherche, je saurai faire preuve d’ouverture et de respect, et j’aurai du plaisir à échanger, tant qu’ils ne sont pas créationnistes. Et si mon interlocuteur se trouve faire partie de ce groupe impie, je le taxe simplement d’insuffisance intellectuelle et je le laisse poursuivre sa route. L’idée ne me viendrait jamais de voter des lois pour le diriger ou l’éclairer. Je ne sais pas si les croyants me rendraient la pareille s’ils reprenaient le pouvoir – ils ont tendance à vouloir éroder les progrès sociaux et à trop bien savoir comment il faut vivre,  mais dans tous les cas, je défendrai leur droit à la croyance, tant que les fondamentalistes seront minoritaires et loin du pouvoir politique.

Donc, dans cette affaire, notre devoir d’assistance se limite à accueillir les demandeurs dans notre pays. Si d’aventure il s’avère que l’un d’eux est un fou dangereux, on applique les mêmes procédures que pour les fous dangereux qui sont bien de chez nous. On s’imagine que les musulmans de Montréal vont écouter des leaders pleins de haine, des gourous virulents qui menacent la paix. La qualité du prêcheur varie d’un endroit à l’autre, comme celle du poisson.

J’ai rencontré un assez grand nombre de gens d’origine arabe, certains pratiquants, depuis mon arrivée à Montréal. La plupart d’entre eux étaient d’une grande intégrité intellectuelle. Les quelques « barbus » que j’ai connus étaient toujours discrets et respectueux. Un ou deux cons ne changent pas la donne, elle la confirme. Beaucoup d’entre eux étudient dans des domaines de gens qui cherchent avec honnêteté, et ils m’ont maintes fois prouvés que le dialogue était possible et enrichissant. Et puis, il faudra le répéter jusqu’à la fin des temps, il n’y a pas de race qui comprendrait plus de méchants ou plus de gens intelligents. Il y a des mauvaises lois, il y a des fausses croyances. Un écrivain français que j’admire m’a dit il y a 5 ans que la prière musulmane serait dans nos rues et la charia dans nos lois d’ici 10 ans. Il était sérieux, il avait de la peur combattue par la haine dans les yeux. Chaque fois que j’ai l’impression de palisser, je repense à lui et je mets une couche de plus. Ce combat est imaginaire. Ils ont une armée de sociopathes ? Nous avons la nôtre. Il n’y a pas de lumière de la raison qui soit plus forte que la nécessité du libre choix et de la pensée libre. Il n’y a donc pas lieu de porter assistance à des gens qui non seulement ne l’ont pas demandé, mais qui certainement n’en n’ont pas besoin. Et pour tout dire, jusqu’à maintenant, dans ce débat, j’ai rencontré bien plus de paranoïaques hystériques qui ont besoin de boucs émissaires (et d’assistance psychologique) que d’intégristes révolutionnaires (10-0).


Félix Ravenelle Arcouette

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