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« L’air de la cité rend libre »

un envoi de Yuri Mesko
Lettre ouverte

« L’air de la cité rend libre »1

Dans le présent contexte des élections provinciales, il me semble opportun d’arrimer la pensée libertaire au débat pour ainsi mettre en lumière et discuter des dysfonctionnements sociaux, politiques et économiques. Ce billet a pour but d’inscrire la pensée anarchiste dans la réflexion politique actuelle, car cette dernière « est la conception politique, philosophique et sociale probablement la plus méconnue, et la plus calomniée au monde».2

Les idées anarchistes s’inscrivent dans la lignée des courants politiques radicaux du Siècle des Lumières ayant pour valeurs principales la liberté, l’égalité et la fraternité. Comme fondement, l’anarchisme a pour but « l’abolition de l’État et la socialisation des moyens de production»3 sous l’impératif d’édifier une démocratie directe sous une libre association des personnes, des communes et des villages.

Bien sûr, il est nécessaire de se défaire des préconceptions que certains peuvent avoir de l’anarchisme. Comme nous le rappelle Normand Baillargeon en introduction de son livre L’ordre moins le pouvoir : « Affirmer que vous êtes anarchiste, et presque immanquablement, on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos, voire à un terroriste.»4 Ancrée dans l’imaginaire collectif, cette vision correspond au fait, bien qu’évident, que l’anarchisme est souvent victime d’une myopie de la réflexion politique et donc d’une marginalisation de l’arène politique. 

L’anarchisme s’est longtemps retenu d’étendre des visions d’organisations politique, économique, sociale et culturelle, ce qui est et doit aujourd’hui être une nécessité pour affronter les difficultés liées au système actuel. Comment atteindre ce qui est pourtant si clair pour l’anarchisme? Que sont les stratégies et les moyens pour édifier une société libertaire? Sans être l’unique moyen, je propose donc de répondre à cette problématique sous le couvert du projet politique de l’écologie sociale, le municipalisme libertaire.

Conceptualisé par Murray Bookchin, le municipalisme libertaire s’inscrit dans une perspective sociale de l’anarchisme qui propose un modèle sociétal alternatif à notre société actuelle. Nous pouvons résumer très humblement ce projet politique en trois temps: anti-autoritarisme, fédéralisme, participation directe.

Le municipalisme libertaire refuse l’idée selon laquelle les sociétés actuelles sont démocratiques; elles n’ont que la prétention de l’être. Le municipalisme libertaire tend à ne plus considérer le citoyen seulement comme un contribuable, un électeur (passif) et un commettant dans les affaires publiques et de surcroît à faire ressurgir chez le citoyen – dans le sens d’appartenir à une cité et non de nation – la responsabilité et l’engagement politique. D’où l’impératif de la démocratie directe et participative dans une perspective d’autogestion de la communauté.

Les municipalités sont en soi des communautés politiques. Ce sont des espaces publics où se rencontrent des individus pour partager des lieux communs, pour socialiser. La vie civique est donc fondée par la proximité résidentielle et par les problèmes et intérêts communs. Ainsi s’impose la décentralisation du pouvoir étatique et en même temps, l’institutionnalisation des structures politiques au niveau municipal. Ce dernier, serait contrôlé par les citoyens et citoyennes lors des assemblées populaires et par de fait, il redonne aux individus leur rôle politique dans leur cité. Alors comment la cohésion sociale entre les communautés est-elle possible sans superstructure comme l’État? Par un réseau politique entre les municipalités, un confédéralisme, qui institutionnalisera l’interdépendance entre les communautés sans s’ingérer dans le pouvoir des assemblées municipales.

La politique ne doit pas être gérée seulement par un corps professionnel, ce en présupposant que ce n’est pas tous les individus qui ont le potentiel et la qualité de faire l’exercice politique. De fait, le champ politique doit être conduit par des « gens ordinaires»5 et non par une assemblée politique de 125 députés qui siège qui prend des décisions pour une population d’environ 8 millions. L’impératif du municipalisme libertaire est « qu’une vie humaine n’est complète que si elle peut réaliser l’ensemble de ses potentialités créatrices, en particulier celle de participer à l’élaboration du vivre ensemble selon un processus réflexif, lucide et délibératif».6 D’où l’abolition de l’État et de surcroît toutes institutions coercitives séparées de la société, et la socialisation des moyens de production pour renverser le principe du « croîs ou meurs » par celui de l’entraide et la coopération.

Ce court billet n’a pas la prétention de faire le point sur le municipalisme libertaire et ne rend pas justice au travail intellectuel de Bookchin. De manière sommaire, il permet d’envisager le municipalisme libertaire comme une alternative au mode de fonctionnement politique actuel, sociale et économique. Elle demeure une proposition rationnelle et humaniste de l’organisation sociale. 

L’anarchisme est-il utopique dans les circonstances actuelles? Selon Bookchin, l’imaginaire est un moyen légitime par lequel nous pouvons articuler les problématiques sociales et écologiques au contexte présent; elle doit nécessairement se réapproprier le présent pour le dépasser. La pensée et l’élan utopiste doivent servir de référent à la réflexion et à l’action politique sans toutefois tomber dans un irrationalisme. Le but premier était d’intégrer dans l’arène politique une perspective anarchiste, de favoriser le débat et d’élargir notre réflexion autre que les paradigmes classiques, car je crois que l’anarchisme est véritablement une alternative digne d’être entendue et reconnue.

 

Yuri Mesko

étudiant au baccalauréat en sociologie

Post-Scriptum: 
Lectures suggérées et plateforme Internet Baillargeon, Normand, 2004, L’ordre moins le pouvoir: histoire et actualité de l’anarchisme, Montréal, LUX Éditeur. Biehl, Janet, 2013, Le municipalisme libertaire : La politique de l’écologie sociale, Montréal, Écosociété. Bookchin, Murray, 1993, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Montréal, Écosociété. Collectif, 2001, L’anarchisme a-t-il un avenir? Hitoire de femmes, d’hommes et de leurs imagianires, Lyon, Atelier de création libertaire. Écologie Sociale.ch, Portail francophone sur l’écologie sociale. Pelletier, Philippe, 2010, L’Anarchisme, Paris, Le Cavalier Bleu, Coll. «Idées reçues». RA forum., Recherche sur l’anarchisme. 1- Maxime allemand du Moyen Âge : (Stadtluft macht frei). Biehl, Janet, 2013, Le municipalisme libertaire: La politique de l’écologie sociale, Montréal, Écosociété, p. 44 2- Pelletier, Philippe, 2010, L’Anarchisme, Paris, Le Cavalier Bleu, Coll. «Idées reçues», p. 9 3- Collectif, 2001, L’anarchisme a-t-il un avenir? Hitoire de femmes, d’hommes et de leurs imagianires, Lyon, Atelier de création libertaire, p. 518 4- Baillargeon, Normand, 2004, L’ordre moins le pouvoir: histoire et actualité de l’anarchisme, Montréal, LUX Éditeur, p. 11 5- Biehl, Janet, 2013, Le municipalisme libertaire : La politique de l’écologie sociale, Montréal, Écosociété, p. 105 6- Biehl, Janet, op. cit., p. 8

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