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Lettre d’un Maskoutain au Pérou

Michel Filion

(NDLR : Michel Filion est un Maskoutain qui demeure présentement au Pérou. Dans une lettre adressée à MOBILES, il livre ses impressions sur les dernières élections à avoir lieu dans ce pays de l’Amérique du Sud.)

Le 5 juin dernier, le Pérou, où j’ai un domicile depuis deux ans, choisissait d’élire un président associé à la gauche, monsieur Ollanta Humala.

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Ollanta Humala

Personne à la maison n’était « très contents » de cette élection. Mais Marianella, mon épouse, péruvienne d’origine, a éprouvé un soulagement puisqu’elle ne pouvait envisager de revoir tous les jours à la télé les hommes et les femmes qui avaient gouverné le Pérou dans les années 1990.

C’était ce qui nous attendait probablement si Keiko Fujimori et Fuerza 2011 gagnaient la présidentielle. La réaction de ma conjointe était viscérale et il était devenu impossible, en fin de campagne, de regarder un reportage sur la candidate.

Keiko Fujimori

 

C’est compréhensible. Madame Fujimori était la candidate d’un mouvement qui a produit un président condamné pour crime contre l’humanité. Ce président était son père et il l’avait nommé première dame. Imaginez un instant que le fils d’Adolf Hitler ait eu des chances de devenir Chancelier de l’Allemagne en 1955 ! ou la fille de Mussolini en Italie dans les mêmes dates ! ou le fils de Pinocher au Chili en 2005 !

Toutes les personnes torturées, tous héritiers des disparus, tous ceux qui se sentiraient proches de ces personnes et les gens avec de profondes valeurs éthiques se seraient sentis mal à l’aise.

Ma position face à Keiko Fujimori s’ancrait dans le droit : il n’y a pas de crime par filiation familiale. Ce n’est pas parce que c’est la fille d’un dictateur qu’elle doit être jugée. Pour d’autres choses peut-être. D’ailleurs, si le Pérou croyait, comme société, que le mouvement fujimoriste ne méritait plus d’exister, il était possible de l’interdire par une Loi ou par un décret (comme le parti nazi en Allemagne). Il me semblait tout compte fait qu’elle présentait moins de risques que Humala.

L’élection d’Humala a suscité en moi, comme chez les gens d’affaires, des craintes et des peurs. Permettez-moi de vous aider à imaginer les sentiments : imaginez qu’Amir Khadir, chef unique de Québec Solidaire, devenait premier ministre du Québec lors des prochaines élections. Cela agiterait quelques puissants, bien sûr. Ajoutez à cette vision que le pouvoir judiciaire puisse lui être complétement soumis et que la population soit plutôt favorable à l’autoritarisme (autour de 50% au Pérou). Ce serait inquiétant. Il pourrait y avoir un changement de régime sans débat.

Ceci dit, au Québec, avec tous les contre-pouvoirs justement, l’élection de Québec Solidaire ne serait pas une menace pour notre modèle économique et social. Ce serait un gouvernement avec une dose supplémentaire de sensibilité sociale. Je ne remets pas non plus en cause les convictions démocratiques d’Amir.

Jusqu’à deux semaines avant les élections, les plans de gouvernements de Humala considéraient la révision constitutionnelle du droit de propriété. Plusieurs membres de son mouvement envisageaient de rompre avec les traités actuels de commerce international et de s’associer à la coalition de pays formée par le Venezuela.

Heureusement, en fin de campagne, afin d’obtenir les quelques points qui lui manquaient, il a signé des engagements promettant de maintenir l’économie sociale de marché, la liberté de presse, la liberté d’association et l’indépendance des pouvoirs.

Il n’a pas la majorité au parlement et les derniers jours ont favorisé une alliance plutôt social-démocrate. Le plan de gouvernement promis ressemble pour l’instant à celui d’un bon gouvernement interventionniste de tradition péquiste. C’était le meilleur scénario possible.

Je suis plutôt optimiste. Si ceux qui occupent les postes de commande ne sont pas cyniques, le pays pourrait poursuivre sur sa lancée économique (8% de croissance par année) et connaitre un développement plus inclusif au cours des prochaines années.

Conclusion : pas « très contents », mais tranquilles.

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  • Re: Lettre d’un Maskoutain au Pérou

    Difficile que de juger les autres démocraties avec le regard ’occidental’. Michel a assez d’expérience internationale pour juger de l’évolution de ce nouveau gouvernement. Mais pour cela, il devra accepter quelques mois de gouvernance avant de fixer son analyse.

    Plus près de nous, Amir et Québec Solidaire poursuivent leurs apprentissages, définissent leur identités, développent un programme qui essaiera de concilier au mieux économie et justice sociale afin que le mot ’solidaire’ ne soit pas qu’une étiquette

     

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