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Mali : ethnies et religions

Mon ami le Taliban

Michel Filion

Sans doute avez-vous vu passer la nouvelle de la prise de Tombouctou par les troupes touarègues. Des images dignes des grands reportages IMAX avec un désert à plus de 45 degré et des hommes vêtus de tunique bleue royale. Loin de nous tout cela ? Pas si sûr. Avec la présence des islamistes parmi les rebelles, c’est l’organisation de la société humaine en général qui est, une fois de plus, remise en question.

Je vais tenter d’étayer mon propos. Il y a quelques années, j’intervenais auprès d’un groupe de fonctionnaires maliens. Au moment de débuter le séminaire et lors de la présentation des participants, un noir d’une cinquantaine d’années, longue barbe blanche et tunique de la même couleur, a commencé en s’identifiant d’une voix grave et pénétrante : “moi, je suis un Taliban”. Pour ajouter à la dramatique, il caressait sa barbe de haut en bas, d’un geste très lent.

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Ph. afriquemonde.org

Imaginez, pendant les trois semaines qui allaient venir, je devais parler de l’importance de l’indépendance des appareils gouvernementaux dont la séparation État et de l’Église. Alors son affirmation m’inquiéta.

Il soutint qu’être Taliban signifiait avoir fait l’école coranique et s’identifier à un groupe d’intellectuels qui prône une application plus rigoureuse de la parole de Mahomet. Il avait fait toute sa scolarisation dans ces cadres, renchérissait-il. J’ai appris par la suite qu’il était engagé dans plusieurs activités du Haut Conseil Islamique du Mali et qu’il pouvait être considéré comme un important militant social et politique.

Depuis lors nous entretenons une correspondance grâce à un forum d’anciens participants à mes séminaires. C’est un homme honnête et généreux, mais il croit fondamentalement que ce qui est écrit dans le Coran et l’interprétation qu’il en fait devraient guider toute l’humanité. Il ne peut pas accepter la séparation du temporel et du spirituel.

C’est à ces personnes que le groupe armé d’Islamistes installé à Gao, dans le Nord du Mali, s’adresse.

Il est difficile d’évaluer le nombre de personnes sensibles à ce discours au Sud du Mali. Mais mon expérience du pays, mon séjour à Bamako en 2008, me laisse penser que c’est l’opinion la plus répandue chez les hommes de plus de 35 ans. Pour utiliser un terme du domaine de la statistique, c’est probablement le groupe modal de la société malienne.

Et les femmes, me direz-vous ? Encore plus difficile à sonder. Mais l’an dernier, alors que l’État du Mali désirait reformer le code de la famille et introduire plus de notions d’égalité de genre, ce sont les femmes qui se sont mobilisées demandant que l’on respecte la culture malienne et les prescriptions de l’Islam.

Abdoulaye, le Taliban, est devenu un ami avec les années. Un ami qui se trompe et qui pourrait bien passer dans le camp des adversaires actifs du modèle de société libérale qui me semble acceptable. Dans un monde multiconfessionnel, multiculturel, ses idées et celles, probablement plus radicales des militants armés du Nord, nuisent à la cohésion de l’Humanité.

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  • Re: Mon ami le Taliban

    Abdoulaye m’a écrit pour corriger ma perception. Il affirme qu’il ne croit pas que la Charia doive être imposée. Elle devrait être suivie mais pas imposée. En cela, il se distingue des groupes du Nord du Mali.

    Cependant, il dit comprendre que, dans un monde où, selon lui, les plus forts imposent leur Loi, ils aient utilisé eux mêmes la force. Il comprend sans approuver.

     

  • Re: Mon ami le Taliban

    Justice, force.

    Il est juste que ce qui est juste soit suivi ; il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi.

    La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique.

    La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste.

    La justice est sujette à dispute. La force est très reconnaissable et sans dispute. Aussi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste.

    Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

    Blaise Pascal

     

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