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La revitalisation du ruisseau Corbin va bon train

Alain Charpentier

Exploitant plus de 200 hectares de terres, Yves Barré est un important producteur agricole résidant à Saint-Damase. Le ruisseau Corbin traverse son terrain sur une longueur de 6 kilomètres. En 2009, lui et quelques voisins ont réalisé des travaux majeurs pour contrer les problèmes d’érosion qui affectaient leurs terres : des pans de la rive se décrochaient et tombaient dans le ruisseau, entraînant pour eux des pertes de sol et, par conséquent, une dégradation de l’eau.

Prenant conscience qu’il fallait remédier à la situation de façon durable, il a contacté par la suite le maire de Saint-Damase, Germain Chabot, pour essayer de trouver une solution. Monsieur Chabot, lui aussi producteur agricole, n’a pas été difficile à convaincre de l’urgence d’agir. Ainsi, au printemps 2011, ils fondaient avec d’autres agriculteurs de Saint-Damase le Conseil de Bassin Versant du Ruisseau Corbin (COBAVERCO) [1], un OBNL qui « vise à sensibiliser, informer et encourager les producteurs agricoles à poser des actions portant autant sur les pratiques agricoles durables que sur les mesures de protection des berges et des aménagements hydroagricoles dans le but d’améliorer la qualité de l’eau. » (Extrait du bulletin d’information Le Corbin, du Mont à la Rivière). Huit administrateurs siègent sur son conseil, tous producteurs agricoles. Le COBAVERCO est donc une initiative locale, émanant directement d’agriculteurs consciencieux et soucieux de la qualité de l’environnement.

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Exemple de travail d’entretien réalisé en 2009. La berge a été évasée pour prévenir le décrochement. Il faut maintenant planter arbres et arbustes pour retenir le sol.
(Photo : Valérie Normandin, COBAVERCO).

Avec l’appui du programme Cultivons l’avenir, une initiative conjointe fédérale-provinciale, et de l’UPA, le COBAVERCO a pu embaucher Mme Valérie Normandin à titre de coordonnatrice pour faire avancer le projet. Détenant une maîtrise en Environnement et un bac en Géographie de l’Université de Sherboorke, Mme Normandin est originaire de l’Ange-Gardien où elle a pu côtoyer de près le monde agricole. Le COBAVERCO est un des rares comités de bassin versant à jouir des services d’une employée permanente, présente 5 jours par semaine, à l’Hôtel de Ville de Saint-Damase. À moins qu’il ne soit reconduit, son contrat prendra fin en 2014.

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Valérie Normandin arborant l’un des panneaux qu’on verra dès cet été à Saint-Damase.
(Photo : Alain Charpentier)

Un bassin versant important

Le bassin versant du ruisseau Corbin comprend en réalité deux cours d’eau, soit les ruisseaux Corbin et d’Argenteuil, alimentés par huit tributaires. Il recouvre 28,9 km2 et regroupe 73 producteurs agricoles. Il prend sa source dans le mont Rougemont pour terminer sa course dans la rivière Yamaska, dans le rang Bas-de-la-Rivière (tout près de Saint-Hyacinthe). Mais ce ne sont pas tous ces producteurs agricoles qui sont directement concernés par le ruisseau Corbin, car certains ne cultivent plus ou louent leurs terres. Par conséquent, c’est 60 producteurs qui sont véritablement concernés par la problématique du Corbin.

Dans ce bassin versant, 79 % de la superficie est en grandes cultures (maïs, soja) et 10,8 % en cultures maraîchères. On retrouve 398 bovins laitiers, 734 veaux, 60 500 poulets et 8970 porcs (selon les données de 2010). Par conséquent, les concentrations de phosphore total sont de quatre à huit fois supérieurs à la norme environnementale. Pour les nitrites-nitrates (résidus de l’azote), on observe des concentrations qui sont au-delà de huit fois supérieures à la norme. Pour ce qui est des coliformes fécaux et les matières en suspension, les cotes sont de « qualité douteuse » et de « mauvaise qualité » (données de 2010).

Une approche volontaire

À son arrivée en poste, en mai 2011, Mme Normandin a pu rencontrer les producteurs agricoles lors d’une séance d’information convoquée par M. Barré. Les 25 producteurs qui ont répondu à l’invitation se sont montrés très réceptifs au projet de revitalisation du ruisseau Corbin. Par la suite, Mme Normandin a pu aller rencontrer les autres agriculteurs un par un pour leur expliquer le projet. Une dizaine de producteurs seulement n’ont pas encore été rencontrés mais le seront incessamment. Il faut dire que, pendant la belle saison, les agriculteurs sont très occupés et n’ont pas beaucoup de temps pour ce genre d’entretien. Mais Mme Normandin prévoit tenir deux séances de formation à l’hiver pour rejoindre les producteurs. L’approche préconisée par le COBAVERCO n’est pas coercitive. On compte sur la volonté individuelle de chacun. Mais les agriculteurs concernés auraient tort de se priver de l’appui offert par le COBAVERCO. En effet, grâce à ce projet, les agriculteurs peuvent faire évaluer gratuitement la qualité de leur bande riveraine pour laquelle Mme Normandin émet ensuite un diagnostic d’ensemble. Le producteur peut alors, s’il le désire, obtenir un Plan d’accompagnement agroenvironnemental (PAA) qui sera préparé par un agronome ou un technicien agricole.

Une aide financière intéressante

Les producteurs pourront alors faire corriger les problèmes observés sur leurs terres avec l’aide financière provenant du programme Prime-Vert. Cette aide est plus qu’intéressant pour le producteur agricole puisqu’il n’a que 10 % des frais à débourser, le reste étant assumé par le programme. Depuis que le COBAVERCO existe, deux producteurs ont procédé à des travaux hydroagricoles sur leurs terres, mais quinze autres projets de travaux d’aménagement devraient se réaliser à l’automne 2012 si les subventions sont accordées. Ces interventions peuvent comprendre le réaménagement de sorties de drain, l’aménagement de fossés-avaloirs, de descentes enrochées et de haies brise-vent, tous autant de moyens de prévenir l’érosion des berges.

Le respect des bandes riveraines : vers un changement de mentalité

Le premier constat de Valérie Normandin, lorsqu’elle a sillonné les 29,5 km de berges le long des ruisseaux Corbin et d’Argenteuil, a été surprenant : 58 % d’entre elles étaient adéquates, 18 % satisfaisantes, 13 % à améliorer et 12 % insuffisantes. En vertu du Règlement sur les exploitations agricole (REA), tout producteur agricole doit « laisser une bande de protection riveraine d’au moins un mètre sur le bord des fossés et d’au moins trois mètres le long des cours d’eau. Cette bande riveraine se calcule à partir de la ligne des hautes eaux vers l’intérieur du champ. Il doit y avoir au moins un mètre au-dessus du talus, même si la distance minimale est déjà atteinte. » Dans cette bande riveraine, « il ne doit y avoir aucun travail du sol, ni application d’engrais ou de pesticide. » (Extrait du bulletin Le Corbin, du Mont à la Rivière) Comme le producteur ne peut pas travailler cette parcelle, il peut y semer des graminées et les faucher en temps opportun pour les récolter.

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Bande riveraine exemplaire. La largeur respecte facilement les 3 mètres prévus par le règlement et on remarque la présence d’arbres.
(Photo : Valérie Normandin, COBAVERCO).

Mais le problème de l’érosion ne vient pas seulement du non-respect d’une bande riveraine adéquate, il vient aussi de la rareté des arbres et arbustes. Mme Normandin dit qu’on peut compter les arbres présents le long du Corbin sur les doigts d’une main ! Les arbres, en plus de retenir le sol, agissent comme filtres pour capter le phosphore drainé par les champs en culture. Ils créent aussi de l’ombre au-dessus de l’eau, ce qui empêche la prolifération d’algues en période de canicule, et ils attirent des oiseaux insectivores utiles pour protéger les cultures. Au mois de mai dernier, 5000 arbustes ont été plantés sur une distance d’environ 3500 mètres pour remédier à la situation et d’autres arbres seront distribués l’an prochain.

Le projet Piquets

Aucun inspecteur n’est chargé de faire respecter le règlement sur les bandes riveraines. Il appartient donc à chacun de s’en occuper. La responsabilité collective passe avant tout par une une responsabilité individuelle. C’est pourquoi au COBAVERCO on croit à une approche volontaire. Or, pour inciter les agriculteurs à protéger leur bande riveraine, des balises temporaires sous forme de petits drapeaux seront plantées là où devraient commencer la bande riveraine à respecter. Ces repères permettront aux producteurs de visualiser l’espace qu’ils doivent laisser intact en bordure de leurs terres. Au cours de l’été, le COBAVERCO plantera des pancartes chez les agriculteurs qui respectent leur bande riveraine afin de faire la promotion de pratiques agricoles durables. Ces panneaux vise un double objectif : montrer au public que plusieurs producteurs agricoles respectent déjà leur bande riveraine et inciter les autres producteurs à en faire autant. Actuellement, 75 % des producteurs agricoles respectent une bande riveraine d’au moins un mètre, mais un seul d’entre eux respecte une bande réglementaire de 3 à 4 mètres.

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Cette bande riveraine, tout à fait exemplaire, est aménagée en bordure d’un affluent du Corbin.
(Photo : Valérie Normandin, COBAVERCO).

Des résultats à long terme

Valérie Normandin et Yves Barré croient à une approche volontaire et ils sont convaincus qu’en modifiant peu à peu les pratiques agricoles d’aujourd’hui, la qualité de l’eau de demain s’améliorera. Mais il faudra attendre encore une dizaine d’années pour constater les effets des interventions menées en 2012.

 

Post-Scriptum: 
[1] Il ne faut pas confondre « comité » de bassin versant et « organisme » de bassin versant. Les organismes de bassin versant (OBV) sont une initiative gouvernementale et sont regroupées en un réseau, le ROBVQ, créé en 2001. Les comités, quant à eux, sont issus d’initiatives locales et indépendantes. Ils disposent de moyens plus modestes que les OBV. Dans la MRC des Maskoutains, on retrouve d’autres comités de bassin versant, notamment ceux des ruisseaux Salvail, Mercier et des Douze.

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  • Re: La revitalisation du ruisseau Corbin va bon train

    Très intéressant, et surtout un beau partage des façons de faire. Bravo !

  • Re: La revitalisation du ruisseau Corbin va bon train

    Quelle belle initiative ! La preuve que quand on veut, on peut.

  • Re: La revitalisation du ruisseau Corbin va bon train

    Merci à vous chers agriculteurs pour votre participation à l’amélioration de la qualité de l’eau de la rivière Yamaska. Gisèle Perrault, Comité de Bassin Versant des Douze et Mercier

  • Re: La revitalisation du ruisseau Corbin va bon train

    Bravo à vous pour cette magnifique initiative ! Je vous envoie ce lien pour vous faire partager notre initiative pour la protection de nos terres ! Luce Cloutier et moi-même , France Mercille,’’jeunes grands-mères ’’ de la région ,nous avons réalisé avec tout notre coeur ce documentaire :20000 puits sous les terres ,et qui a reçu une motion de notre député Matthew Dubé à la Chambre des Communes ! 20000 puits sous les terres http://www.youtube.com/watch?v=h1UtegDQ4AE

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