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Aimer à en perdre la raison

Lettre d'Hélène Grandbois
Lettre ouverte

Aimer à en perdre la raison

Ce texte est dédié à mes amies suicidées et à toutes les femmes qui m’ont fait l’offrande de leur confiance pendant toutes ces années de mon engagement en santé mentale. Ce texte est un tribut à leur courage.

Pourtant joli milieu, cossu, intellectuel. Il y a plein de livres, toutes sortes de bouquins à l’index, d’autres moins à l’index. C’est si facile d’être à l’index dans les années cinquante au Québec, à Québec. Le voile qui filtre tout n’est pas encore levé. M. Duplessis ne défilera que six ans plus tard sur la Grande Allée sous le drapeau canadien.

Depuis  peu, Madame Alys Roby est sortie lobotomisée de Saint-Michel  Archange. Les cobayes du Dr Cameron continuent d’être l’objet d’incessantes tortures appelées traitements comme seront les traitements plus technologiques et apparemment moins violents, que subissent encore nos trop nombreux patients, très patients, trop patients psychiatriques.

En ces temps-là, la citoyenneté avait un autre sens. Depuis, les mots ne cessent de perdre du sens. C’était, disait-on,  pour le plus grand nombre, nous avions tous des droits. Maintenant que toute personne est psychiatrisable, diagnostiquable… Je m’arrête là-dessus, j’aime tant tout expliquer.

Ma vie commence par un deuil. N’est-ce pas comme ça que la vie commence? Par une mort, par un deuil de la condition antérieure : celle d’ange, d’esprit, à celle de ce petit être vulnérable, tout mouillé, celle de ce petit poisson à cet être à s’incarner? Elle commence par un choc, de l’eau tiède à l’air, ça c’est dans les règles.  Je suis  arrivée trop tôt, trop tard, allez savoir. À peine arrivée sur cette terre, je me suis appliquée à sortir de ce corps qui souffre pour on ne sait trop quoi.

Eh oui! J’ai perdu la raison.  J’ai finalement perdu la raison après seize ans de vie sur cette terre, terre que je refusais comme je refusais le milieu cossu dont je suis issue. Issue d’un drôle d’amour. L’amour toujours l’amour.

Mais qu’est-ce que c’est l’amour?

À quatre ans, j’avais déjà une envie irrésistible de disparaître, de partir, de me jeter dans la rivière Sainte-Anne. C’était si fort que je m’en souviens encore. Avant l’école, à Saint-Casimir où on nous faisait boire de l’eau bénite pour chasser le démon. Pourquoi cette envie de finir, d’en finir avec quoi?

L’amour a pour le moins mal commencé. Je porte en moi l’humiliation de ne pas avoir été aimée. L’humiliation d’avoir été utilisée plutôt que protégée à l’âge où l’on ne peut se défendre. Cette honte de ne pas avoir  été aimée remonte à si loin. La détresse est encore là. C’est bien physique, intégré à mon corps, mes muscles, mes os, mes tendons. Indélogeable? Je ne crois pas. Je ne renoncerai pas.

Le prix à payer était proportionnel à l’offense. Le prix à payer à cause de l’ignorance, de la loi du silence. Chut! Il ne faut pas déranger. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas déranger. L’ignorance de ce qu’est la détresse d’une enfant dont on se cache, dont on couvre le mal de vivre.

Le Québec entrait dans la révolution tranquille à grands bruits. Pour moi, les années soixante ont été éternelles, elles m’ont traversée en laissant une empreinte de lassitude à l’âme, avoir dix ans et être aussi fatiguée. Ces années excitantes pour mes contemporains m’ont traînée avec elles, car la volonté de survivre était endormie.

Le plus le Québec signait présent, plus je m’absentais. Le climat de tension et de désenchantement qui m’environnait allait me donner accès à des profondeurs insoupçonnées. L’âge d’or de la technologie allait donner une patine scientifique à la psychiatrie, lui donner ses lettres de noblesse et une carte blanche qu’elle ne méritait pas. Je restais spectatrice et prisonnière de moi-même et du regard des autres. Être mineure et folle. À quoi bon ruer dans les brancards?

J’ai rapidement démissionné. Question de survie! J’avais l’intuition de quelque chose de plus grand que moi, que nous. De quelque chose qu’il suffit de vivre en silence car les mots n’ont pas le même sens pour tous et ne portent souvent qu’aux malentendus. Je me souviens du moment précis où je me suis tue, j’avais sept ans. Je me suis tue pendant 15 ans. Je me suis tue pour entendre ce que je voulais protéger, que je soupçonnais se loger au plus profond de moi. Quelque chose que personne ne pouvait atteindre ni ce qui me servait encore légalement de famille, ni les autres instruments de la loi du silence. Je me suis tue pour ne pas risquer le pire et parce que je n’avais rien à leur dire. Le danger de la folie était partout, j’ai vécu sur la pointe des pieds, il ne fallait pas réveiller les gestionnaires de la folie. Cette autre folie, celle des autres, ceux qui prétendent savoir : les pushers légaux, leur mépris, notre exclusion, leurs contentions. Être attachée à une table parce qu’on veut mourir à 17, 18 et 19 ans.

Mais qu’est-ce que c’est l’amour?

C’est fou quand même de tant avoir besoin d’être aimée, d’être percée à jour, d’être prise au plus profond de sa chair. C’est fou, complètement fou de payer ce prix pour avoir si peu et surtout pas d’amour.

Je sais maintenant ce que l’amour n’est pas.

Mais qu’est-ce que c’est l’amour?

Maudite question sans réponse. Que des morceaux, que des indices sur ce grand mystère. C’est fou ce besoin d’amour qui contrôle mes mouvements jusqu’à ce que je choisisse de me choisir lorsque je sors du registre de la peur, je dirais même du registre de la terreur.

Pouvoir et impuissance ne peuvent cohabiter et je me sens souvent impuissante. C’est dit-on une caractéristique des personnes qui ont vécu l’inceste. Enfin! Le mot est lancé je l’ai nommé au nom de toutes les personnes qui ont été psychiatrisées, et re-victimisées par un système d’une indifférence scandaleuse pour la souffrance des êtres humains. Indifférent pas vraiment, s’il faut geler, électrocuter, exclure pour se sentir confortable.

La honte, la gêne d’être vue, le sentiment de trahison et la colère qui m’ont habitée ne s’évanouiront que petit à petit. La colère contre le monde et ses contrôles a été mon moyen de survie pendant vingt ans. Le moteur de ma survie a failli avoir raison de ma propre raison parce que je suis aussi ce monde. J’allais inévitablement me battre contre moi-même. Parce que la colère contre les hommes et leurs institutions a pris une trop grande importance. J’allais oublier l’amour de moi pour devenir la guerrière aux armes de plus en plus raffinées par la lecture, la recherche, les arguments. J’allais oublier le message, j’allais jeter le bébé avec l’eau du bain parce que c’est un trop grand risque d’aimer.

L’amour qui quitte l’animal blessé, l’énergie toute de tête qui reste au-dessus pour ne pas souffrir, pour ne pas sentir, pour éviter la souffrance, une souffrance trop intense comme ça ne se dit même pas.

C’est sûrement un risque mais je parie sur la confiance. Combien de fois ai-je fait cet exercice? C’est un drôle de pari! J’ai tendance à me jeter dans la confiance avec une naïveté de jeune fille. Parier sur la confiance!

J’ai fait plusieurs tentatives dans ce sens avec des effets plus ou moins heureux. Je n’ai pas été accueillie par une mère trop déçue et malade à cause de moi, disait-elle, je n’ai pas été aimée par un père immature qui se servait de sa fille pour satisfaire ses besoins d’affection mais j’ai été aimée par le ciel qui m’a donné  tout ce qu’il faut pour sortir de l’état de survie et enfin vivre détachée de cette vie que je qualifiais et que je qualifie encore de vie antérieure pour l’éloigner de moi, m’éloigner du cauchemar.

La terre ferme me rendait triste, honteuse, peureuse et en colère. C’est comme si je n’avais jamais voulu de cette terre et que je m’y maintenais que par simple force volontaire.

Mais qu’est –ce que c’est l’amour?

Question énigmatique qui reste pour moi sans réponse. Ce n’est pas faute d’y avoir songé, d’avoir fait l’expérience de toutes sortes de choses que les autres appellent l’amour.  J’ai cherché à être une bonne élève mais personne ne m’avait encore convaincue. Moi, je ne sais toujours pas. Je n’ose croire que c’est ce que l’on m’a présenté. L’amour, pour moi, restera longtemps un mot vide, une coquille vide, qui peut à tout moment être remplie de n’importe quelle bonne intention toute prête à paver l’enfer.

J’ai un problème d’amour, j’avais un problème avec l’amour. J’ai un grave problème de définition et le dictionnaire ne suffit pas à me convaincre de son existence même en tant que notion, que concept. Ô sacrilège être triste pourquoi?

Le temps a passé. Les prises de conscience se sont succédées comme si la vie me poussait par moments et ce, par bonds, à me rendre compte de la plupart de mes illusions. Une à une, elles sont remontées à la surface comme de petites bulles à la surface d’un étang. Parfois, j’ai le vertige, c’est étourdissant quand ça s’y met. C’est comme être assise dans un train à très grande vitesse. Le paysage défile  par séquences. Il faut rester témoin, être spectatrice. C’est rassurant et terrifiant la vitesse et la capacité de reconnaître. Ce sont des moments de grâce qui arrivent lorsque l’on est prêt à accepter que l’injustice a eu lieu, qu’elle a modelé notre vie, qu’elle a ralenti ou du moins changé notre perception de la réalité. La vie s’occupe de ramener ce qu’il y a à guérir. La guérison suit son cours, la guérison de l’âme qui donne accès au cœur. D’immigrante sans passeport, un jour je me suis investie de moi-même.

Je découvre petit à petit les confusions. Confusion entre abus sexuel et naissance. Entre mon père et les hommes de ma vie, entre danger et souffrance, entre voyance et folie. Tout ça était bien mêlé, ça m’étouffait. J’apprends à accepter d’aimer, d’être aimée, d’être amoureuse sans me sentir en danger. Je suis troublée, émue sans gros coups au cœur.

Même si je suis maintenant bien enracinée à la terre, le film que je contemple est le mien mais je ne suis plus ce paysage, je n’en suis plus prisonnière. C’est nouveau le paysage. Avant dans la vie antérieure, il n’y avait pas de paysages, il n’y avait que des gens occupés à s’occuper de moi et d’eux-mêmes, séparés de nous-mêmes et des autres. Comme on sépare ceux et celles que l’on diagnostique.

Pour moi, c’est ça aussi la folie : cette séparation entre nous et nous, entre nous et eux. C’est une folie due à la détresse, à la peur d’être, d’être des êtres conscients que nous sommes tous inter reliés, tous à bord du même bateau, sur la même planète, sur le même vaisseau spatial.

Après avoir longtemps apprivoisé la terre ferme, j’ai redécouvert le ciel. J’ai récupéré en même temps la voix de la petite fille qui s’était tue. Je me suis ré-appropriée ce qui m’avait toujours fait rêver, des noms familiers : Cassiopée, Le Cocher, l’étoile polaire, la Grande Ourse, la voie lactée, les pléiades et les perséides du mois d’août. C’est devenu possible lorsque j’ai relevé la tête pour ne plus la courber. Lorsque la honte m’a vraiment quittée. Que mon corps s’est redressé, que j’ai commencé à respirer. Que j’ai décidé de vivre à la grandeur de mon être. Que le courage a remplacé la terreur et a créé l’espace intérieur nécessaire pour être qui je suis.

Ma capacité d’émerveillement me donne accès à la beauté. Ma très grande sensibilité devient un atout, elle me permet de goûter, d’être en amour avec la vie. Les fontaines me rappellent la vie qui jaillit en moi, du centre de moi. Surtout les gouttelettes où la lumière se glisse et fait scintiller. C’est aussi joli que les étincelles d’un feu de camp sous les étoiles. Que j’aime l’eau qui coule!  Que c’est bon le dimanche matin quand le ciel est clair et que les cloches des églises sonnent à toutes volées. J’ai les yeux fixés à ce ciel de printemps presque transparent à regarder comme lorsque j’étais petite la forme des rares nuages de ce ciel très, très bleu. Cette lumière est semble-t-il unique à nos pays nordiques. Ces jours-ci, je commence à comprendre ce que veut dire rendre grâce. J’ai souvent envie de dire merci pour ce qui m’arrive. Je me sens si vivante, je demande la confiance pour vivre l’amour que je ressens sans démissionner au moindre signe d’inconfort qui vient du passé ou de ce qui lui ressemble.

Qu’est-ce que c’est l’amour?

J’ai le sentiment que je le saurai un jour.

J’y pense doucement avec trouble, volupté, sérieux, bonheur et confiance. La confiance si difficile parfois mais un cadeau qui me semble offert depuis le temps que j’en prie le ciel, l’Esprit, la lumière, le soleil et l’Aigle, depuis le temps que je la demande pour rester bien enracinée, pour ne pas être emportée par mes rêves d’enfant, par mes vielles peurs d’enfant qui a peur d’aimer.

Mais qu’est-ce que c’est l’amour?

Cette drôle de proximité des sens et de l’âme quand la tête fout le camp et que le cœur est si ouvert que ça fait un peu peur et parfois un peu mal. Cette sensualité qui s’accorde à merveille avec l’éveil à l’extérieur, le printemps, le soleil et mes rêves intérieurs.

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  • Je suis bouleversée. Que de

    Je suis bouleversée. Que de souffrances! Comment peut-on rester en vie avec ces plaies vives? Les malheurs proviennent trop souvent de l'enfance. Et dire qu'on vit dans un monde où les parents on presque tous les droits sous prétexte que ce sont leurs enfants. Vivement les droits à l'intégrité de la personne physique et mentale des enfants.

  • Que ça finisse, c'est odieux l'abus.

    Ça me fait mal, tu as tant souffert, quel immense force pour passer à travers, pour survivre chaque jour à l'innacceptable, à l'irréparable. Merci de te dire au nom de tous les enfants qui ont dus, et qui doivent encore aujourd'hui souffrir en silence. Je t'aime profondément Hélène. Oui vivement les droits à l'intégrité de la personne physique et mentale des enfants. Hélène je t'appuie dans ton cri du coeur

  • Merci ma belle Monique

    Oui il faut que ça cesse.

  • Merci

    Je crois en effet que certains parents devraient y regarder de plus près avant de re-victimiser leurs enfants quand ils ou elles ont perdu espoir. La protection des enfants devrait être le premier devoir des parents. Mais heureusement il se peut qu'une seule personne permette cette rémission. Dans mon cas ce fut mon oncle poète Alain Grandbois qui écrit dans un livre que j'ai lu récemment à Victor Barbeau: Vous me demandez des nouvelles de ma famille, désastreuses, un frère mort, un très malade et son aînée internée dans un hôpital psychiatrique, je crains pour sa vie. Curieusement cette découverte m'a donné le sentiment d'avoir été aimée par une personne de ma famille et ça a fait toute la différence. Puis il y a eu les personnes qui écoutent même si c'est difficile d'entendre. Mais la loi du silence a des conséquences importantes. Il faut savoir écouter même ce que l'on ne veut pas entendre.

  • Bravo à toi !!!

    Merci pour ton partage, tu es une vraie survivante !!! Tu réapprivoises l'amour et tu te l'appropries à «ta» façon... Et c'est tellement beau de t'entendre dire : «Je ne renoncerai pas.». C'est ta si grande force qui t'a gardée en vie. Bonne suite dans ta réappropriation de pouvoir sur ta vie !!! P.s. Et tu as une plume superbe !

  • Merci Suzanne

    Merci pour tes commentaires ils m'inspirent à continuer d'écrire.

  • Reaction

    Quelle bel exposé , quelle belle plume pour raconter une expérience vécue et qui ne laisse pas indifférent...merci pour ce beau témoignage , puisse-t-il atteindre son but de sensibiliser ceux et celles qui ne sont pas confrontés à ces situations ...

  • La sensibilisation

    En effet publier ce texte est un pas important pour moi. Il a été motivé par le congrès d'orientation du RRASMQ en 1998. Je travaillais à l'époque comme intervenante en suivi communautaire et le nombre de personnes avec lesquelles j'intervenais qui avaient vécu ce genre d'expérience et qui étaient psychiatrisées depuis m'avait vraiment ébranlée sur notre rôle dans le déni des raisons profondes de la détresse de plusieurs.

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