• Société

De la mémoire face au silence

Ou le constat troublant du muselage de la presse indépendante
Michaël Fortin

Depuis deux ans je documente les mouvements sociaux, par sympathie, mais aussi parce que j'ai la conviction la plus profonde que le rôle d'un documentariste consiste à informer ses contemporains de l'esprit du temps, de rendre visible l'invisible dans le social, à la manière d’un sculpteur qui révèle la forme humaine contenue dans la pierre brute. Une forme qui voyagera à travers les siècles. Le documentaire est aussi un travail de mémoire, à l’intersection de la mémoire collective et de la mémoire individuelle - du cinéaste et celle du spectateur.

Depuis l'application pure et dure du règlement P6 par la police de Montréal, il est pratiquement impossible de continuer ma démarche documentaire sans courir le risque réel de me faire arrêter, menotter et, surtout, humilier.

Le  22 mars dernier, un an après la célèbre manifestation, je me rendis au centre-ville pour documenter le rassemblement soulignant cet anniversaire. Autant de points de vue sur la mémoire en marche dans la rue, me dis-je. Angle intéressant. J’étais prudent. Je marchai sur le trottoir, je filmai à l’écart, sur un le palier d’une pizzeria. Je me doutais bien que les règles du jeu avaient changé. Ce n’était pas suffisant. La police a arbitrairement cerné les manifestants et arrêté tout le monde. Terminée, la commémoration. On appliqua à la lettre le règlement voté par l’administration la plus corrompue de l’histoire de Montréal. Heureusement, le propriétaire de la pizzeria m’a laissé entrer dans son commerce, et, éventuellement, m’a fait sortir par la porte arrière.

 

 

Ma démarche est interrompue pour l'instant. Père de famille, je n'ai pas les moyens de me permettre une amende équivalente à un mois d'épicerie. Il n’y aura pas toujours de pizzeria comme point de fuite. Le constat est clair : il n'y a plus d'échappatoire possible; jamais les autorités ne reconnaîtront le travail d'un cinéaste du réel; même si certains de ses films ont été présentés dans des festivals, même s'il est formé dans l'une des plus importantes écoles de cinéma, même si les plus grands maîtres actuels du documentaire québécois luiont enseigné. Je me souviens encore de la sagesse de Magnus Isacsson et de l’audace de sa caméra engagée qui a filmé tant de luttes sociales, de Patricio Henriquez, qui, avec son film Désobéir, m’avait fait réfléchir sur le sens de l’engagement et des convictions. Je me souviens des enseignements de Sylvie Groulx, réalisatrice de La classe de madame Lise qui m’initia au cinéma documentaire d’auteur et à l’importance d’une démarche personnelle, j’ai encore en tête la beauté des images et la puissance des métaphores d’Alex Margineanu, de la poésie des textes de Michel Langlois, auteur de Cap Tourmente... Et tellement d’autres. Les paroles de ces grands sages du documentaire québécois - trésor national - sont désormais des empreintes indélébiles en moi. Ils ont définitivement transformé la façon dont je lis le monde quand j’ai une caméra en main. «Nous ne sommes jamais seuls, nous portons toujours avec nous et en nous une quantité de personnes» écrivait Maurice Halbwachs dans La mémoire collective.

Mais tout ça n'a aucune valeur aux yeux des autorités pour qui seules les caméras de quelques médias «reconnus» - avec tout l'arbitraire contenu dans cette notion de reconnaissance - ont le droit de capter, pourvu qu'elles se tiennent tranquilles dans un enclos éloigné de l'action réservé à ces fins.

On appelle ça violence. Violence envers le Dire.

Un nouvel avatar de cet étrange glissement que le Québec vit depuis deux ans. À Victoriaville j’avais filmé une scène surréaliste, où la police chargea malgré un blessé gisant inconscient au sol. Une vraie scène de guerre. Sauf que dans la guerre, la Convention de Genève s’applique. Ces images ont été diffusées dans un reportage d’Enquête de Radio-Canada portant sur le travail de Sureté du Québec durant cette soirée. Un reportage qui a démontré que la SQ a réécrit l’histoire. En guise de réponse de la part des autorités: le silence.

Les événements de Victoriaville m'avaient profondément bouleversé dans mon humanité. J'ai séjourné un an au Cambodge, à collecter les témoignages des victimes des bombardements américains, du régime des Khmers rouges, de la domination vietnamienne, de l'exploitation. J'ai vu de près le totalitarisme en Birmanie, la population traitée en esclaves pour construire des routes, j'ai rencontré des gens qui avaient peur de me parler. J'étais dans le pays en Indonésie en 1998 quand Suharto est tombé après de violents affrontements avec les étudiants indonésiens.

La mémoire des violences n’est pas chose facile à accepter pour les sociétés. Nombreux sont les exemples où elle fut banalisée et ignorée, parfois pour satisfaire des intérêts politiques, la plupart du temps parce qu’elle s’inscrit en faux contre les idéaux que les sociétés se sont construits pour elles-mêmes à travers le temps. C’est d’autant plus vrai pour l’univers médiatique qui peut difficilement intégrer des éléments d’une tout autre polarité que celle de l’imaginaire social dont il maintient la réalité au quotidien.

La mémoire des violences n’est pas chose facile à accepter, car elle oblige les sociétés à accepter l’idée qu’elles molestent une partie d’elles-mêmes, une prise de conscience qui, dans le paysage après la tempête, exige nécessairement une grande maturité. L’écueil est encore plus grand quand il s’agit de nos propres enfants, de nos propres parents.

Le Québec doit accepter de plonger dans la partie obscure de sa mémoire collective.

L’exercice s’avère nécessaire. La révolte qui naît d’un sentiment d’injustice peut aboutir sur la plus terrible des colères et sur une volonté d'autodestruction encore plus forte que la violence qui l'a engendrée.

Aujourd’hui la règlementation m’empêche d’accomplir mon travail. Mais heureusement aucune autorité ne viendra à bout de la puissance des métaphores, ni de la flamme allumée par nos ancêtres des Lumières et qui refuse de s’éteindre.

Et puis, Borduas avait raison. C’est dans l’abstraction des choses que réside l’essence du vrai.

 

Écrire un commentaire >

  • Re: De la mémoire face au silence

    SVP ne nommez pas le nom des commerces qui nous aident,car malheureusement la police leur fait de la répression. Soyons solidaire comme ils l'ont été pour nous aider. Merci d'en prendre note. Depuis le début du printemps érable, j'ai pratiquement tout fait les manifs sans vraiment mesurer les dangers. Victoriaville, n'a fait qu'augmenter ma colère, l'incompréhension de cette guerre faite vis à vis la population et commandé par nos élus-élues ne sera que le début de la violence policière. Malgré un changement de gouvernement la violence non condané et réprimé , continue à hanté chacun de nous qui continuons à crier plus fort face au néo libéraliste. Je tiens à remercier tous les journalistes indépendants, les cinéastes et les photographes, d'avoir risqué leur vie afin que nous n'oublions jamais collectivement cette répression Solidarité

  • Re: De la mémoire face au silence

    Merci Lise!

  • Re: De la mémoire face au silence

    Bravo pour ce témoignage qui nous confirme le curieux état de standardisation, de conformisme dans lequel le Québec s’enfonce. Je me permets d’ajouter un extrait d’une lettre publiée en réponse à une demande d’intervention effectuée au MAMROT suite au règlement attaquant le droit d’expression pour les citoyens, les journalistes, les documentaristes, les cinématographistes. C’était une réponse pour souligner mon raz-le-bol de ces réponses à la Pyrrhus qui sont bien signes que tout ne va pas dans le système démocratique au Québec. Il s’ajoute à celui très éclairant de Michael Fortin, De la mémoire face au silence. Notre intervention auprès du Ministère des Affaires municipales avait d’abord pour but de l’aviser de l’action irresponsable et irraisonnable d’un des enfants qu’il a sous son ombrelle, la municipalité de St-Julien dans les Basses Appalaches.. À cet effet nous vous demandions spécifiquement par rapport au règlement 364: Étant un des journalistes visés par cette mesure, nous lui demandions de bien vouloir joindre sa voix à ceux qui défendent le droit à l’information pour aviser la Municipalité que la suggestion de la FPJQ serait la plus raisonnable et garantirait la liberté de la presse, un droit fondamental reconnu par la Charte canadienne des droits et libertés. Nous rappelions aussi que l’article 491-2 de la Loi des Municipalités mentionne bien la conduite des débats et le maintien du bon ordre et de la bienséance pendant les séances du Conseil. Peut-on penser que le pendant les séances du Conseil n’a aucun rapport avec les exigences du règlement pour ce qui est des contraintes imposées aux journalistes ou de toute personne qui a tâche de dire et montrer. Bien sûr nous invoquions quelques aspects incongrus de cette mesure fascisante, oui sortons les gros mots, qui a pour effet de contribuer à participer à museler toute voix discordante pour éclairer sur le monolithisme de l’imbécilité humaine. Nous connaissions l’absurdité de la procédurite légale. Nous ne voulions, ni ne voulons embarquer dans ce labyrinthe qui rend légale toute attaque aux droits et libertés jusqu’à ce qu’un assis sur une chaise tranche pour le contraire. Nos maigres fonds ne seront pas utilisés pour donner de la légalité à ce qui n’est qu’un autre signe de la bêtise humaine (sic). Tout comme nous ne voulons pas que les ressources citoyennes gérées par ces irresponsables et irraisonnables servent à légaliser une mesure inappropriés dans une société démocratique qui se veut ouverte et accueillante et qui favorise le dialogue parce qu’elle accepte de gérer la différence et la diversité. Donc notre demande n’était pas si impossible. Elle était et demeure très raisonnable et responsable. La construction d’une société qui prend de drôle de tournure ne se fait pas tout d’un bloc. Le travail des zélus de St-Julien est un de ces petits cailloux qui s’ajoutent à d’autres. En s’accumulant ils contribueront à faire disparaitre l’horizon de la liberté. Juste pour mémoire, parlons des périodes de questions quand tout est décidé, l’absence de véritable consultation, la non existence de mécanisme pour permettre la nécessaire voix de l’opposition, un système de conseillers non-élus dans les MRC, les situations de conflits d’intérêt, l’exclusion de toute participation citoyenne représentative. Nous vivons depuis 5 années dans une région qui a réussi avec le laxisme d’un système et une approche juridico-affairiste a rendre possible l’existence de parcs industriels éoliens en manipulant les règles et directives, en niant l’existence citoyenne, en se moquant de plusieurs principes du système capitaliste, en célébrant la fabrication de l’inutile pour fragiliser nos services essentiels, en buldozant plusieurs valeurs sociales et en sacrifiant l’environnement d’un territoire agricole et forestier pour l’éternité, mais pas un jour de plus, entre autres. Vous comprendrez donc que la présente n’est qu’une infime partie et s’ajoute à la dynamique de la charge citoyenne en règle contre toutes ces mesures de piétinement et de recul. Et le Ministère ne pourra pas dire que nous ne l’avions pas avisé. Nous croyons, nous, que la voie légaliste que vous invoquez est inappropriée. Nous savions que ce n’était pas une simple lettre pour aviser la Municipalité que la suggestion de la FPJQ était la plus raisonnable tout en garantissant une certaine liberté de la presse, droit fondamental reconnu par la Charte canadienne des droits et libertés qui arrêterait l’excès . Mais au moins le MAMROT aurait joint sa voix à cette quête de plus de démocratie et de liberté. Pour nous donc, ce dossier est loin d’être clos, tout en pensant toujours que son intervention serait à l’avantage de la démocratie. Serge Gagné, cinématographiste et membre de Vent du Nord emoirefaceausilence@cocagne.org

  • Ajouter un commentaire