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La prostitution ? On n’en voit pas ici !

Collaboration Spéciale

La série fugueuse a suscité beaucoup d’émotions et d’étonnement. Les origines de Fanny, notamment, ont beaucoup surpris. La jeune fille vit effectivement en banlieue. La prostitution serait donc si répandue ? Les survivantes le confirment : c’est une industrie dotée d’une impressionnante capacité d’adaptation et présente partout.

Ces faits étant établis, plusieurs se questionnent : sur qui peuvent compter les Fanny, Ariane et Natacha de la région ? Les organismes maskoutains peuvent-ils les aider ?

Pour le savoir, j’ai contacté des femmes et des organismes. Ce fut assez simple. Les victimes d’exploitations sexuelles ne manquent pas et, même en ratissant large, j’ai trouvé bien peu d’organismes susceptibles d’être interpellés par le sujet. De plus, je savais où chercher et j’étais motivée. Ce n’est pas le cas de toutes et c’est malheureux, car si téléphoner fut aisé, discuter prostitution le fut moins.

Les deux premiers organismes joints m’ont recommandée à des ressources montréalaises. J’ai demandé ce qu’ils offriraient à une femme ne pouvant aller à Montréal. Ils ont cherché… un peu, puis ils m’ont mutuellement suggéré l’un à l’autre.

Ça pourrait être loufoque, mais ça m’a semblé tragique. Désespérée ou apeurée, j’aurais sûrement arrêté là. Je leur ai plutôt fait part de ce triste imbroglio. On m’a parlé de malaises, de manque de formation, de coupes budgétaires…

Ce n’étaient que deux organismes, pas de quoi tirer une conclusion. J’ai donc épluché le « Répertoire des ressources » de Saint-Hyacinthe. Malheureusement, comme bien des habitantes de régions démographiquement comparables, les Maskoutaines victimes de violences me semblent manquer cruellement de ressources.

Il n’y avait que des descriptions, j’ai donc téléphoné. On ne sait jamais, hein ?

La majorité des répondantes me renvoyaient aux premières ressources contactées, se disant bien embêtées en apprenant qu’aucune ne se sentait adéquate. Une petite partie m’a aussi affirmé que la prostitution, « c’est pas présent dans le coin ». Les femmes avec qui j’ai discuté ont pourtant été exploitées dans la région. Leurs récits diffèrent, mais elles racontent toutes la prostitution. De bien tristes histoires.

Celle de Julie*, monoparentale avec un enfant malade, qui fait dans la « prostitution de fin de mois » en attendant des prestations spéciales pour enfants handicapés. L’histoire de Manon, arrivée dans la région grâce à un client connu ailleurs et qui, après avoir déclaré être férocement amoureux, s’est surtout avéré féroce, particulièrement quand elle n’a plus voulu être la « vedette » des soirées « gang bang » qu’il organisait…

Les mots de Jade, née et recrutée à Saint-Hyacinthe. Elle avait treize ans. Elle a été sauvée in extremis lors d’une descente cinq ans plus tard. « Fugueuse, c’est bien, mais c’est vraiment soft aussi… La pire vérité ne passerait jamais à TVA, c’est un milieu tellement… corrompu ». Elle est à son compte maintenant, pas dans la région. « Il y a un monopole, ici, c’est dangereux… »

Les trois sont démolies. Aucune n’a espoir de trouver l’aide pour se reconstruire ici.

La réalité régionale ? Manon doit bien la résumer : « La prostitution, il y en a, mais pour la quitter, faut que tu quittes la région ».

 

Rose Sullivan

...

 

Réaction du milieu à l’article  :

Le mois dernier, je signais un article sur la réalité des femmes prostituées dans la région, concluant tristement que l’aide semble relativement inexistante. Si les personnes refusant de reconnaître que la prostitution existe chez elles furent surprises, pour d’autres qui la côtoient fréquemment, ce fut plutôt de n’avoir pas été consultées qui leur parut surprenant. Un échange avec deux travailleuses du milieu communautaire m’a permis d’approfondir le problème et, par cet article écrit à six mains, nous espérons remettre les choses en perspective.

Josianne Daigle coordonne le travail de rue au Centre d’Intervention-Jeunesse des Maskoutains (CIJM) et Suzanne Demers dirige l’Auberge du cœur Le Baluchon. Quant à moi, j’ai été prostituée de nombreuses années avant de cofonder le Collectif d’aide aux femmes exploitées sexuellement (CAFES) et je m’implique auprès de divers organismes liés. Mes expériences du terrain m’ont amenée à ne contacter que les organismes n’ayant pas de restrictions d’âge. J’étais aussi limitée quant aux nombres de mots... Effacer mes tentatives de justifier les lacunes que j’avais observées fut aussi douloureux qu’il se trouva intéressant d’en discuter avec des femmes concernées.

Il nous est apparu évident que c’est davantage la méconnaissance de la problématique, la stigmatisation de ceux et celles qui en sont victimes et l’ignorance de certains acteurs et actrices du milieu relativement aux services offerts par d’autres qui sont en cause. Ces constats résultent de plusieurs facteurs tels le sous-financement du milieu communautaire, l’enjeu de réseautage entre organisations, ainsi que les perceptions véhiculées dans la population en général, entre autres.

Même si leur mission n’est pas exclusivement en lien avec la problématique, des groupes de la région soutiennent les personnes y expérimentant la prostitution. La plupart des références qui m’ont été données menaient pourtant à des organismes inadaptés ou situés en dehors du territoire maskoutain. Pourquoi ? Parce que bien qu’elle existe, l’offre de services demeure insuffisante, en partie en raison du manque d’investissement financier des autorités politiques que nous sommes nombreuses à dénoncer dans le milieu communautaire. C’est malheureux. L’échange d’informations entre organismes nous paraît aussi problématique. Avoir des discussions sur la prostitution est effectivement difficile dans la région, et ce, pour diverses raisons. Les risques pour le travail terrain, la stigmatisation des personnes ciblées et la sécurité des plus vulnérables sont des enjeux extrêmement importants lorsqu’il est question de prostitution. Même s’ils font obstacle au développement de ressources adaptées et à la reconnaissance des services offerts, il faut les considérer.

Les difficultés sont nombreuses. Or, j’aurais pu trouver rapidement en étant recommandée « aux travailleurs de rue ». Si on m’avait donné le bon numéro plutôt que celui d’un organisme qui n’en fait aucunement, mes conclusions auraient été moins négatives. Une faute d’inattention, sans doute, ça arrive ; l’erreur est humaine. Celle-là, ajoutée aux enjeux nommés plus haut, explique mes sombres perceptions. Pas étonnant qu’elles l’aient été. Pas étonnant, mais préoccupant… Les ressources existent, ainsi que des humains qui ne demandent qu’à les améliorer.

 

Rose Sullivan

Josianne Daigle

Suzanne Demers

Post-Scriptum: 

*Noms fictifs

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