• Société

L’âge d’or du disque platine

Alex Morel

L’industrie du disque est hypocondriaque. Depuis l’époque déjà pardonnée où le batteur d’un groupe populaire brandissait les armes devant la menace du troc électronique de fichiers musicaux, les artistes éphémères se plaignent du nombre de copies invendues de leur dernier opus jetable, pendant que l’industrie pleure la disparition graduelle des singles au profit de leur équivalent iPodien. On entre dans la méga succursale qui tient des centaines de copies des dernières nouveautés, en plus d’aguicher la clientèle avec des spéciaux à deux pour tant, mais le caractère impersonnel de l’endroit concurrence férocement avec son homologue amazonien, qui lui offre l’avantage de magasiner tout en restant assis. Mais s’il reste encore des mélomanes, leurs repères autrefois secrets sont dorénavant la miséricorde d’une pauvre industrie qui compte sur la nostalgie pour redonner le ton à la musique.

Avec le regain de popularité du vinyle, les étiquettes se sont mises à rééditer des vieux classiques, des pièces inédites, et des coffrets de collection en éditions limitées pour remercier les vrais fanatiques de continuer à collectionner le médium physique. À l’instar des grandes surfaces qui utilisent le Boxing Day pour liquider leurs vieilleries, les disquaires indépendants profitent de deux occasions annuelles pour gâter les vrais fanatiques du son : en Amérique du Nord, le Black Friday, concept mercantile coïncidant avec l’Action de Grâce de nos voisins du Sud, et, internationalement, le Record Store Day, en avril. Les collectionneurs peuvent alors, l’espace d’un seul jour, espérer mettre la main sur une copie exclusive d’un festin sonore qui rend hommage à l’œuvre ayant survécu au passage du temps, ou d’une nouveau cru aspirant à l’immortalité. Qu’il s’agisse d’un artiste européen obscur ayant influencé d’autres innovateurs incompris, ou de l’édition anniversaire d’un classique reconnu, chaque amateur peut redécouvrir l’essence de la pureté musicale à travers un médium qu’on associe à tort avec la vente de garage et la pièce de vingt-cinq sous. Le disque vinyle vaut parfois un peu plus cher que sa version compacte, mais lorsqu’il est transmis par un système de qualité, l’aiguille fait ressortir des fréquences et des nuances sonores qui ne seront jamais égalées par aucun autre format. Au-delà de l’expérience auditive, c’est également une plate-forme qui dispose souvent d’un complément visuel beaucoup trop volumineux pour être soumis au minuscule écran d’un lecteur numérique connecté à un immense casque d’écoute souvent plus beau qu’efficace.

Cette année, Fréquences, le sympathique disquaire du centre-ville a voulu accommoder les mélomanes qui ne peuvent profiter du congé des Américains comme excuse pour profiter des exclusivités. En plus de célébrer les sorties spéciales, le Black Samedi du 30 novembre sera une occasion pour les amateurs d’échanger entre eux et d’élargir le spectre de leur curiosité. Étant lui-même un mordu de musique, le guitariste blues Steve Hill sera de passage en magasin pour offrir une prestation qui couronnera cette célébration du lien sacré entre la passion du mélomane et l’existence de ces refuges où l’on peut constater que l’industrie sait encore s’occuper de ceux qui connaissent l’importance du disque.

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