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ÉCHOS D’UNE FÉMINISTE FRUSTRÉE

Marche mondiale des femmes 2010

la Rédaction

L’année 2010 connaîtra un événement d’ampleur mondiale avec la marche mondiale des femmes 2010, lancée récemment lors du dernier 8 mars. Or, si les revendications de la MMF sont claires et honnêtes, il n’en demeure pas moins qu’une large part de notre communauté québécoise n’en feront probablement aucun cas. Pour qui un tel état de choses ? Probablement parce que ces revendications portent en elle le fardeau et l’opprobe rattachés au terme même de féminisme.

Lorsque l’on entend féminisme, l’on entend quasi simultanément frustrée. Féministes frustrées. Pourtant, il me semble que le mot rime davantage avec humanisme, en plus de partager des racines communes avec cette philosophie de vie. En effet, si le féminisme expose principalement l’objet des femmes, il le fait de façon inclusive : ainsi sont dictées les différentes revendications de la marche mondiale des femmes 2010 qui incluent non seulement nos soeurs des autres continents, mais aussi leurs enfants, et leurs hommes.

Les revendications de la marche mondiale des femmes 2010 touchent autant à la violence faite aux femmes qu’à l’augmentation du salaire minimum à 10.69 $ l’heure et à l’abolition des catégories à l’aide sociale (apte et inapte à l’emploi) pour lutter contre la pauvreté. Elles demandent la fin de la privatisation des services publics et du bien commun (santé, éducation, eau, etc) ainsi que le retrait des troupes du gouvernement canadien de l’Afghanistan.

Je n’expliciterai pas plus ici ce qui est d’ores et déjà limpide à mon sens. Je revendiquerai par contre le droit de me qualifier de féministe frustrée, non seulement en regard de ces revendications mais aussi aux noms de toutes celles qui se taisent, et se sont tues de tout temps.

Petit cours de sémantique :

  • frustré (e ! ) : adj. et n. Se dit de qqn qui souffre de frustration.
  • frustration : n.f. PSYCHOL. Tension psychologique engendrée par un obstacle qui empêche le sujet d’atteindre un but ou de réaliser un désir.

Donc, si ma compréhension est bonne, la frustration procède de notre humanité à tous, puisque disons-le notre condition humaine nous y oblige. Ainsi, si mes chaussures sont usées au possible, je pourrais être frustrée de ne pas en posséder d’autres plus appropriées pour marcher. De fait, afin de surpasser mon état de frustration, je pourrais aller m’en procurer de neuves au magasin. Le trajet de la marche mondiale des femmes n’en sera alors que plus agréable.

Dans cette optique, qu’est donc l’objet de frustration attribué à tant de féministes frustrées ? À mon avis cela est bien simple : la frustration de constater que malgré toutes les avancées des femmes du dernier siècle, incluant la révolution féministe, et bien nous ne sommes pas encore les égales de nos frères, et ce même en notre mère patrie du Québec. De fait, elle n’est par ailleurs mère que de nom, puisque nous devons admettre qu’en terme de justesse politique et sociale, nous devrions plutôt parler de père patrie. Ainsi, si on demande l’égalité des femmes avec les hommes, il ne s’agit pas de changer l’axe de pouvoir des uns vers les autres, mais bien d’aplatir les différences régissant leurs rapports personnels, sociaux, culturels, etc.

À ce sujet, Jacques Languirand, philosophe humaniste bien connu de tous a un jour rapporté dans un essai : « Les hommes et les femmes sont différents. Ce qu’il faut rendre égal, c’est la valeur accordée à ces différences. » (Diane McGuiness et Karl Pribram)

Nul besoin ici de commenter davantage, mis à part le fait que cette citation éclaire le sentiment plus que légitime de frustration qu’engendrent les inégalités encore trop présentes entre les hommes et les femmes. Inégalités persistantes entre les revenus d’emplois octroyés à l’un et à l’autre (les femmes percevant encore 71 pourcent seulement du salaire des hommes). Inégalités persistantes sur l’image corporelle et le droit à une sexualité libre et épanouissante pour les femmes qui se traduisent de façon évidente si on répertorie toutes les insultes existentes pour parler des femmes actives sexuellement. Car qu’on se le dise, un gars qui baise beaucoup de filles est hot, une fille qui baise beaucoup de gars est une salope (je me permets ce terme, puisque Gilles Proulx se l’est permis en ondes à un certain moment donné pour qualifier une jeune fille violée de petite cochonne et de salope. Il continue pourtant d’avoir sa tribune encore aujourd’hui dans le Journal de Montréal).

Moi je ne peux pas voir d’égalité entre ces deux traitements qui touchent directement aux vécus des petites filles et petits garçons dès leurs plus jeunes âges.

Le grand coupable n’est pas l’homme ou les hommes, mais bien notre système social québécois patriarcal. La révolution féministe et tranquille auront peut-être sorti les gens des églises, mais pas tout à fait les églises des gens. Le patriarcat est sans nul doute un héritage de notre patrimoine judéo-chrétien, comme la culpabilité d’ailleurs. À ce sujet, il est intéressant de noter que d’un point de vue psychanalytique, la culpabilité est de la colère retournée contre soi. Ce qui n’est pas sans rappeler la frustration, qui malheureusement est bien souvent elle aussi sublimée en culpabilité.

Mais qu’on se le dise : la frustration et la colère ne sont pas l’apanage d’un seul sexe ! Elles appartiennent à nous tous. Bien canalisées, ces émotions culminent le plus souvent en de grandes réalisations créatives (la révolution tranquille en est un exemple) ainsi que dans des articles de féministes frustrées !

L’invitation est donc lancée en ce qui me concerne : messieurs, mesdames : soyons donc tous frustrés. Frustrés d’avoir encore à revendiquer en 2010 l’égalité hommes-femmes, frustrés d’être conditionnés par un ancien système de valeurs religieuses encore bien vivantes en nous, frustrés contre la patriarcat qui a toujours cours aujourd’hui dans notre société moderne québécoise.

Ainsi, messieurs de tout âge et de tout horizon, venez donc marcher à nos côtés pendant la marche mondiale des femmes qui commencera le 12 octobre 2010 dans notre région maskoutaine pour se poursuivre ensuite dans les autres régions du Québec. Faites-en vous aussi un sujet de frustration : ça motive à marcher.

Encore mieux : donnons-nous donc ensemble ce slogan qui pourrait nous caractériser ici, à Saint-Hyacinthe : « Marchons ensemble, hommes et femmes, afin de botter le cul au patriarcat ».

Au plaisir de marcher à vos côtés le 12 octobre prochain à Saint-Hyacinthe, messieurs dames.

Françoise Pelletier, féministe frustrée

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