• Société
Journée mondiale des luttes paysannes

Spéculation sur les produits alimentaires : un crime contre l’humanité ?

Olivier Petit

En matière de souveraineté alimentaire, le Canada fait figure d’exception en protégeant partiellement sa production agricole. Au Québec, la Coalition pour la souveraineté alimentaire œuvre activement pour mettre notre alimentation à l’abri de la spéculation des marchés. Cette question est souvent traitée dans une division Nord/Sud, mais si la différence entre les paysans affamés du Sud et les producteurs pauvres du Nord n’était qu’une question de degré ? Ce ne serait alors qu’une question de temps pour que le fléau de la spéculation sur l’alimentation, que Jean Zigler qualifie de crime contre l’humanité, ne s’abatte sur nos régions.

Le 17 avril est la journée mondiale des luttes paysannes. Cette journée a été instaurée par le mouvement mondial de défense des petits paysans Via Campesina en souvenir des 19 paysans sans terre assassinés en 1996 au Brésil par des milices paramilitaires. Elle est donc largement associée aux pays du Sud et aux problèmes d’accaparement des terres agricoles, hier par de riches propriétaires, aujourd’hui de plus en plus par des multinationales.

 

Mais les problèmes de l’agriculture concernent également les pays développés, même si l’abondance dans les rayons des épiceries tend à le faire oublier. Le marché des produits agricoles est de moins en moins considéré comme un marché sensible pour les dirigeants des pays développés. De nombreux pays ont en effet abandonné leurs outils de gestion de l’offre, qui permettaient d’assurer un peu de stabilité aux marchés agricoles. C’est le cas notamment en Europe : si l’Union européenne s’est largement construite sur la Politique Agricole Commune (PAC), celle-ci a été largement démantelée au cours des dernières années. Les lois de l’économie de marché s’appliquent donc à plein et les fluctuations liées à la spéculation viennent aggraver les variations historiques de ces marchés, liées à l’abondance des récoltes.

Le Canada fait encore en partie figure d’exception, puisqu’un certain nombre de produits bénéficient encore de protection, comme le lait ou les œufs. Une caractéristique qui agace ses partenaires commerciaux, comme on l’a encore constaté récemment lors de la rencontre au sommet entre les présidents américain, mexicain et M. Harper le 2 avril 2012. C’est donc assez logique de retrouver le Québec en pointe sur la question de la souveraineté alimentaire, à travers la Coalition pour la souveraineté alimentaire. Nous nous sommes entretenus avec Frédéric Paré, coordonnateur de la Coalition, pour faire le point sur ces questions.

Le but de la coalition est de fédérer les efforts des producteurs agricoles et des représentants des consommateurs afin de promouvoir l’idée que les produits agricoles ne sont pas des produits comme les autres et qu’ils ne doivent pas être laissés aux seules lois du marché.

L’idée est d’aider ainsi aussi bien les pays du Nord que les pays du Sud, en ouvrant la possibilité de protéger l’agriculture du pays de la pression des gros exportateurs agricoles. Dans les pays du Sud, plusieurs des victimes de la faim sont des paysans qui ne parviennent plus à vivre de leur travail, faute de pouvoir le vendre correctement. Dans les pays du Nord, la course à la rentabilité met en péril le modèle des petites et moyennes exploitations, avec un impact important sur les communautés locales (et sur l’environnement ?).

Au Québec, la coalition cherche avant tout à informer, à sensibiliser, les citoyens, et surtout les politiciens, pour leur faire prendre conscience du prix à payer pour cette libéralisation du commerce agricole. La coalition organise ainsi régulièrement des campagnes de lettre ouverte et de pétition. Actuellement, la Lettre alimentaire citoyenne a été envoyée à plus de 15 000 exemplaires aux députés québécois. La coalition essaie de rallier un maximum de personnalités politiques à sa cause en vue de possibles élections dans les mois à venir. Même si le Plan Nord a éclipsé le Livre vert sur la politique agricole dans les priorités de la Commission sur l’agriculture, les pêcheries, l’énergie et les ressources naturelles (CAPERN), la coalition espère que les élections constitueront une opportunité de faire avancer ses idées.

Sa mission d’information passe aussi par des conférences. Elle a ainsi organisé les 3, 4 et 5 avril derniers trois conférences avec Jean Ziegler, ancien rapporteur des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. Le message porté par M. Ziegler (qu’on a pu également entendre en entrevue sur Radio-Canada et sur le plateau de Tout le monde en parle) est direct et volontairement provocateur : en mettant en perspective l’évolution des marchés agricoles et de la faim dans le monde, il assimile la spéculation sur les produits alimentaires à un crime contre l’humanité. L’image est frappante, mais son argumentation est solide. Ses conférences ont fait salle comble à Ottawa, Québec et Montréal. Une des conférences a eu lieu à Ottawa car, au niveau fédéral aussi, des choses se préparent, avec le cadre politique Cultivons l’avenir, en révision pour juin 2012, et que la coalition juge très décevant.

Face à des organismes comme l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) qui milite activement pour la suppression de toute barrière douanière, la coalition est également active sur le plan international. Elle fédère ainsi des initiatives légales : des groupes de juristes spécialisés dans les questions de droit international cherchent à contrebalancer les exigences de l’OMC avec d’autres textes internationaux, signés par de nombreux états, mais trop souvent cantonnés au rang de belles intentions. Il s’agit pour la coalition d’en faire des outils concrets, utilisables pour barrer la route aux excès du libéralisme. Elle rejoint ainsi la logique de travail du programme Lascaux en Europe et de chercheurs comme Geneviève Parent, de l’université Laval à Québec.

Ce combat est certes moins spectaculaire que celui des Paysans sans terre, mais il ouvre la voie à une vraie solidarité Nord-Sud sur la question de la souveraineté alimentaire. Un combat qui peut se mener ici comme là-bas.

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  • Re: Spéculation sur les produits alimentaires : un crime ...

    <p>La flamb&eacute;e des prix en 2008, a conduit &agrave; une <strong>crise alimentaire importante</strong>. Aujourd&rsquo;hui, nous assistons &agrave; une flamb&eacute;e des prix presque aussi forte et nous avons le devoir d&rsquo;en pr&eacute;venir les risques. Par exemple, nous cherchons des solutions applicables localement afin de lutter contre la concurrence d&eacute;loyale.<br /> Cet espace pr&eacute;sente en quelques pages le probl&egrave;me r&eacute;current de la sp&eacute;culation sur les produits alimentaires et ses cons&eacute;quences sur la vie des petits paysans du sud.<br /> <strong>Aidez-nous &agrave; relayer ce combat.</strong></p> <p class="hyperlien">Voir en ligne : <a class="spip_out" href="http://speculation-alimentaire.fr/" target="_blank">Sp&eacute;culation alimentaire</a></p> <p>&nbsp;</p>

  • Re: Spéculation sur les produits alimentaires : un crime ...

    Entièrement d’accord avec vous, notre petite famille soutient à son échelle votre cause. Bon courage à tous.

  • Re: Spéculation sur les produits alimentaires : un crime ...

    luttons pour préserver l’agriculture paysanne, la seule qui puisse nous faire vivre et nous nourrir naturellement.

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