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Au-delà du faux dilemme en matière d’immigration

Marijo Demers et François-Olivier Chené

« En prendre moins, mais en prendre soin ». C’est ainsi que le Premier ministre, François Legault, justifiait l’abaissement du seuil d’immigration au Québec. Le gouvernement répondait à certaines inquiétudes ressenties par une partie de la population et alimentées par certains médias, mais au détriment des besoins réels du Québec, ne serait-ce qu’en matière d’emploi à pourvoir.

« En prendre moins, mais en prendre soin », c’est nous placer devant un faux dilemme. Les autres possibles nous apprennent que non seulement nous avons les moyens de prendre soin des immigrants que l’on reçoit au Québec, mais que l’immigration peut être un atout de premier ordre, entre autres pour certaines régions qui connaissent, au Québec comme ailleurs, une dévitalisation criante.

Contrer la dévitalisation par l’accueil et l’intégration des migrants

C’est justement dans une région qui tournait au ralenti vers laquelle nous mène ce premier autre possible, plus précisément dans un petit village au sud de l’Italie, Riace. Dans les années 1990, ce village était moribond, comme beaucoup d’autres dans la région. Taux de chômage très élevé, manque de travail, exode des jeunes qui tentent de se forger un meilleur avenir dans les grandes villes. Le maire, Domenico Lucano, tenta de renverser la tendance en faisant d’une pierre deux coups : accueillir les migrants et revitaliser son village. En 2018, sur les 1700 habitants du village, un quart était des migrants. Et ces migrants ont insufflé une nouvelle énergie au village.

Grâce, entre autres, à des subventions européennes et italiennes, les maisons abandonnées ont été rénovées, l’école a été réouverte, des emplois ont été créés (entre autres pour enseigner l’italien aux migrants). Ainsi, des restaurants, boutiques d’artisanat, fermes, entreprises touristiques ont été ouverts, donnant de l’emploi aux habitants du village, peu importe leur origine. Encouragés par tout cela, certains anciens habitants de Riace sont même rentrés au bercail après plusieurs années d’exil dans les grandes villes italiennes.

Ce modèle est toutefois aujourd’hui menacé par le gouvernement de Matteo Salvini, qui s’est notamment fait élire sur un programme anti-migrants. Depuis octobre 2018, le maire Lucano est poursuivi par l’État aux motifs « d’irrégularités » dans son modèle d’intégration, « pour des fins humanitaires » selon les juges qui sont chargés de l’affaire. Depuis, le maire Lucano ne peut plus remettre les pieds à Riace et attend son procès dans un village voisin. Quant aux subventions que recevait le village, le gouvernement a décidé de les supprimer. Plusieurs migrants ont décidé de quitter le village, qui est aujourd’hui à l’arrêt.

L’expérience de Riace nous montre qu’en « prendre plus » peut aider à revitaliser nos régions et, dans la situation actuelle au Québec, combler en partie une pénurie croissante de main d’œuvre. Et pour « en prendre soin », des nouveaux arrivants dans notre province, le gouvernement pourrait s’inspirer de ce qu’il a déjà fait il n’y a pas si longtemps.

Les COFI : Regarder derrière pour aller de l’avant

Les Centres d’orientation et de formation des immigrants - mieux connus sous l’acronyme COFI – vous disent quelque chose? C’est possible, car de 1969 à 2000, c’est à travers ces centres que se sont francisés et intégrés des milliers de néo-Québécois. Les COFI n’étaient pas seulement des centres de francisation; ils faisaient bien plus. C’était des centres d’intégration des immigrants via des cours d’initiation à la vie québécoise et canadienne, des services d’accompagnement, d’information et de localisation. C’était une formule de guichet unique destiné aux immigrants et à leur véritable intégration, allant au-delà d’une vision étroite où l’immigrant assis en salle de classe s’apparente uniquement à un apprenant linguistique, présent pour quelques mois.

Les COFI ont été abolis sous le gouvernement de Bouchard, à l’époque du « déficit zéro » et des voix s’élèvent périodiquement, depuis, pour redonner vie à ces centres. Parmi les raisons évoquées pour abolir les COFI, il y avait que seulement le tiers des immigrants avaient recours à leurs services, ce qui en laissait beaucoup sur la touche. Mais quand on regarde les résultats de 2017, ce n’est guère plus reluisant. Le rapport de la Vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, révélait que seulement 30% des immigrants ne parlant pas français avaient participé à des cours de francisation et ce bien des années après que le programme de francisation visant à remplacer le modèle des COFI ait été implanté… Là où le bât blesse, c’est que pour être fonctionnel en français dans la vie de tous les jours, on estime qu’un immigrant devrait avoir terminé et réussi les huit niveaux du programme de francisation à l’oral et à l’écrit. Or, ils sont moins de 9% à l’oral à se rendre au dernier niveau, 4% à l’écrit, parmi les inscrits!

Ainsi, pour trouver d’autres possibles, il suffit parfois de regarder dans le rétroviseur et remettre en place une recette déjà connue et éprouvée.

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