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De la course électorale à la réelle influence politique : un parcours possible pour les femmes

Marijo Demers et François-Olivier Chené

La récente course électorale fédérale connaît son dénouement et 338 députés, fraîchement élus ou réélus, feront leur rentrée parlementaire à Ottawa. Ces élections-ci se démarquent sur un point : c’est la première fois qu’à travers le pays, les femmes candidates représentent 40% des candidatures parmi les cinq plus grands partis politiques. Or, ce 40% correspond au seuil d’entrée de la fameuse zone paritaire.

Cependant, être candidate ne signifie pas être élue; il y a beaucoup plus de perdantes que de gagnantes à la joute électorale et de nombreuses recherches pointent dans la même direction : généralement, les partis politiques tendent à prioriser la nomination d’hommes candidats dans leurs châteaux-forts, tandis que les femmes mènent campagne dans des comtés moins sûrs ou carrément imprenables pour leur parti. Selon une étude de Naël Shiab et Valérie Ouellet, pour 100 hommes qui briguent les suffrages, 26 seront élus; pour 100 femmes qui déposent leur bulletin de candidature, 18 le seront. Statistiquement, les femmes candidates reçoivent moins d’argent de leur parti (12% en moins) que leurs homologues masculins pour mener campagne. Pourrait-il en être autrement? Est-il envisageable de mettre sur pied des initiatives qui mèneraient le Québec et le Canada dans une réelle parité?

La question des quotas

Si l’on veut s’attaquer à une discrimination systémique et structurelle, les exhortations individuelles et les vœux pieux ne suffisent pas. L’auteure Pascale Navarro, dans son ouvrage Femmes et pouvoir : les changements nécessaires, souligne que plus de 120 pays ont décidé d’appliquer des mesures correctives pour que les femmes soient plus nombreuses dans leurs parlements respectifs. Comment faire concrètement? D’abord, les partis politiques peuvent s’auto-discipliner et enchâsser dans leurs statuts l’obligation, dès le recrutement des candidats, à la parité : une moitié d’hommes, une moitié de femmes. Il est aussi possible de fixer un objectif à atteindre à l’intérieur de la zone paritaire, c’est-à-dire au moins 40% de femmes candidates pour le parti. Cela se fait déjà dans quelques partis, mais c’est loin d’être une norme et c’est souvent à la discrétion des chefs, qui vont et viennent dans le paysage politique. Comme société on pourrait aussi décider de véritablement mettre à l’agenda l’égalité politique en priorité, par du travail législatif : nos députés pourraient voter des lois consacrant le principe et obligeant à l’action à large échelle, via une loi-cadre. D’ailleurs, il existe chez nous, un premier pas qui pourrait en propulser d’autres. Instaurée en 2006 par le gouvernement libéral de Jean Charest, la Loi sur la gouvernance des sociétés d’État – comme Loto-Québec ou la Société des Alcools du Québec – oblige à la parité et s’est traduite par un notable changement dans le ratio hommes/femmes assis autour de la table des conseils d’administration.

Penser au-delà des quotas et au-delà de l’État

La question de la parité n’est pas qu’une question de nombre, c’est aussi une question de capacité d’influencer les décisions importantes pour la société. Si des gouvernements successifs respectant les quotas donnent d’ordinaire les ministères les plus prestigieux et à plus larges portefeuilles à des hommes, les femmes restent en marge de la prise des décisions importantes pour la société, malgré l’apparence de parité. À titre d’illustration, le Premier ministre Legault a formé un Conseil des ministres paritaire, certes. Cependant, les ministères névralgiques du trio économique ont tous été octroyés à des hommes : Christian Dubé (Trésor), Pierre Fitzgibbon (Économie) et Éric Girard (Finances). Dans la même veine, les nominations des mandarins de l’État québécois les mieux payés et les plus puissants (le sous-ministre à l’Économie, le sous-ministre aux Finances et le secrétaire du Trésor) sont exclusivement masculines. Puis fin 2018, lorsque M. Legault et son entourage ont choisi de désigner qui dirigeraient les 28 cabinets du gouvernement, c’est deux fois plus d’hommes que de femmes qui se sont retrouvés directeurs de cabinet, un poste à l’ombre d’un ministre, mais doté d’un réel pouvoir politique.

Par ailleurs, il est aussi important de s’assurer d’une parité qui dépasse les quotas, puisque les politiques adoptées par les gouvernements n’ont souvent pas les mêmes conséquences pour les hommes et pour les femmes et ce souvent les femmes qui sont les mieux placées pour expliquer les réalités qu’elles vivent. Il faut donc favoriser l’apport du point de vue de femmes dans tous les dossiers, et pas uniquement dans ceux soi-disant de « femmes » (santé, éducation, services sociaux).

Mais le pouvoir d’influencer la société ne se situe pas que dans les structures de l’État. Que ce soit dans les grandes entreprises nationales, dans les syndicats, dans les associations citoyennes influentes, dans les postes de direction ou dans les conseils d’administration, ceux-ci devraient être attribués de façon paritaire entre les hommes et les femmes. L’auto-discipline de ces organisations est évidemment une façon possible de favoriser la parité, et certaines le font déjà. Cependant, l’auto-discipline des organisations est une avenue qui a ses limites; pensons notamment au dossier de l’équité salariale. Même après l’adoption d’une loi, il y a plus de 20 ans déjà, obligeant les entreprises de dix employés et plus à mettre fin aux disparités salariales entre hommes et femmes, les inégalités demeurent. Par contre, on peut aller plus loin afin de favoriser l’instauration d’une culture de la parité dans les grandes instances de décision : adopter une loi qui fait en sorte que la composition des conseils d’administration soit dans la zone paritaire, non seulement pour les entreprises publiques, mais aussi pour toute entreprise privée recevant des subventions de l’État.

L'autrice, Pascale Navarro

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