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Minoritaire vous dites? Et si on remaniait nos traditions politiques?

Marijo Demers et François-Olivier Chené

Les résultats des récentes élections fédérales nous brossent le tableau suivant : Justin Trudeau et ses troupes libérales ont remporté le plus grand nombre de sièges – soit 157 circonscriptions –  parmi tous les partis en lice. Le scénario d’un gouvernement majoritaire ne s’est pas matérialisé pour le Premier ministre réélu et il devra gouverner un Canada très fragmenté selon des lignes de fractures régionales bien visibles.

Qui plus est, le parti libéral n’est pas arrivé au premier rang dans la faveur populaire chez les électeurs; par une très courte avance, c’est le Parti conservateur qui a obtenu le plus de votes. En sachant qu’au Canada, la durée moyenne d’un gouvernement minoritaire au pouvoir est d’un peu moins de deux ans, comment un Premier ministre peut-il s’y prendre pour gouverner, puis amener et faire passer son menu législatif dans de telles circonstances? Y a-t-il d’autres avenues de leadership politique en contexte minoritaire que celle d’un gouvernement en sursis, toujours sous la menace d’un déclenchement de nouvelles élections?

Une coalition formelle : partager le pouvoir pour mieux y rester!

Il est très improbable que Justin Trudeau emprunte la voie de la coalition formelle, mais rien ne l’en empêche dans notre régime parlementaire, si ce n’est le frein de nos traditions politiques canadiennes. Pourtant, des pays avec le même type de régime politique que le nôtre, soit la Grande-Bretagne et l’Irlande, ont fonctionné avec des coalitions dans leurs paysages politiques respectifs. Comment ça marche une coalition formelle dans un contexte de gouvernement minoritaire? Concrètement, Justin Trudeau ferait de la place à un ou deux partis de l’opposition au sein de son Cabinet, avec à la clé une poignée de postes de ministres pour des élus néo-démocrates, bloquistes ou verts par exemple.

Simplement évoquer l’idée d’une alliance au pouvoir entre partis politiques adverses peut paraître saugrenu; il n’en demeure pas moins que c’est un possible réel. Stéphane Dion avait d’ailleurs tenté, vainement, de former une coalition entre libéraux, néo-démocrates et bloquistes en 2008 pour renverser le gouvernement minoritaire de Stephen Harper. L’habitude tenace, ancrée dans nos mœurs politiques, à vouloir gouverner seul en situation minoritaire empêche de voir émerger de nouvelles pratiques politiques, loin de la partisanerie.

Au lieu de soutiens éphémères tenant à un seul projet de loi ou à un appui lors d’un vote de confiance, l’alliance entre les partis politiques qui se partagent le pouvoir est plus solide et durable. Il s’agit d’une occasion en or pour les ministres émanant de l’opposition de disposer d’un réel pouvoir d’action politique et de laisser la marque de leur parti au sommet de l’État. Quant au Premier ministre qui accueille dans son Cabinet des membres d’autres partis, il tente le pari de coaliser une plus vaste partie de la Chambre des communes à son menu législatif, de rester plus longtemps en poste en plus d’envoyer le message aux citoyens qu’il est capable de s’élever au-dessus de la mêlée et de gouverner en collégialité. Bien sûr, un Premier ministre et ses troupes, ou encore les partis minoritaires qui ont joint une coalition, peuvent éventuellement en payer le prix : l’aliénation de leur électorat, la dilution de l’image et de l’idéologie du parti politique ou l’échec de l’alliance ne sont que quelques scénarios possibles. Cependant, le fractionnement du vote populaire et de la Chambre des communes invite à considérer la coalition ou alors à continuer de gouverner non plus deux, mais plusieurs solitudes…

Et si la coalition était décidée par les électeurs?

Il existe un pays où la coalition n’est pas seulement une possibilité, mais carrément la manière normale de fonctionner. En Suisse, les gouvernements des cantons (l’équivalent des provinces) sont élus directement par la proportion. S’il y a 7 postes au gouvernement, comme à Genève, par exemple, ce sont les 7 personnes ayant obtenu le plus de votes qui forment le gouvernement. Comme il est évidemment très rare que ces 7 personnes proviennent toutes du même parti politique, les gouvernements sont presque toujours formés de coalitions.

Ces coalitions sont toutefois bien différentes que celle que pourrait former Justin Trudeau : elle est choisie non pas par les négociations de corridors entre partis politiques, mais par les électeurs eux-mêmes. Le gouvernement qui est ainsi formé est donc bien plus représentatif des aspirations de la population. Qui plus est, la composition d’une coalition choisie par le peuple représente beaucoup mieux la diversité des opinions dans la société que si la coalition est formée par les partis politiques.

Dans l’éventualité où Trudeau daignerait former une coalition, les probabilités qu’il lance un appel à son principal adversaire politique, Andrew Scheer, seraient très minces. Pourtant, le Parti conservateur a obtenu le vote de 34% des Canadiens. Le système suisse ferait en sorte que la coalition décidée par les électeurs serait composée d’à peu près autant de libéraux que de conservateurs, ainsi que quelques membres d’autres partis politiques. Cela ne se ferait pas sans difficulté, puisque libéraux et conservateurs ont des idées très différentes, mais dans le contexte d’un Canada fracturé, comme le démontrent les dernières élections, il serait peut-être dans l’avantage du gouvernement canadien que les différents partis politiques soient capables de dialoguer entre eux.

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