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EXPOSITION ARTDURE

Belle descente aux ENVERS

Martin Brideau

Jusqu’au 24 avril, monter les quelques marches de l’Atelier Arts toutes directions promet une belle descente aux envers de notre civilisation, tant marquée par la surconsommation, mais aussi par des artistes-recycleurs talentueux ! Unis par la passion de trouver de nouvelles formes et expressions à partir de peu, ces femmes et ces hommes montrent avec habileté que le jetable prend du recul par le geste de créer.

L’événement Artdure ! L’art recyclé ! risque de faire date : le 1750B de la rue des Cascades Ouest était bondé lors du vernissage le 31 mars dernier. En fait, avoir chez soi ou au bureau le représentant d’une âme inquiète de la planète est très actuel. Petits portraits d’une vague d’artistes-recycleurs, croqués sur le vif au vernissage par Valérie Binette, artiste-photographe.

Rémi Beaupré

Rémi Beaupré propose une série de toiles dont les couleurs ont été obtenues à partir de clichés photographiques. Après avoir isolé certaines de leurs couleurs (numérisées par l’appareil photo), il en imprime des pages qu’il fait tremper dans l’eau. Enfin, il laisse sécher les couleurs qu’il aura versées sur des surfaces recyclées. L’artiste travaille à plat, sans chevalet. Selon son inspiration, il limite l’étendue des couleurs à l’aide de gommette bleue appliquée sur les surfaces. Une fois l’eau évaporée, il enlève la gommette et applique des couches de laques de protection. L’ensemble des œuvres exposées révèle une aridité (l’eau est complètement évaporée), mais aussi une belle fluidité.

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Rémi Beaupré. Une utilisation fluide des couleurs.

Christian Desautels

Christian Desautels œuvre dans l’aluminium, mais s’intéresse à l’aérographie (airbrush). À l’aide de pochoirs (stencils), il peint des flammes, des barreaux... Le travail à l’aérographe anime l’artiste, qui se consacre aussi à la joaillerie punk. Les pendentifs d’aluminium qu’il présente dans le cadre de l’exposition sont parfois martelés d’inscriptions faites de droites et de points. L’ensemble de l’œuvre est simple, beau, et marginal.

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Christian Desautels. Des pièces d’aluminium marginalisées.

Patrick Foisy

En appréciant les œuvres de Patrick Foisy, on sent que l’artiste-peintre crée pour respirer, vivre. Ses toiles expriment avec justesse la nostalgie humaine en mouvement, en train de repousser l’angoisse, l’envahissante de l’intérieur. Fortement abstraites mais aussi figuratives, les œuvres illustrent avec détail l’impression des espaces évocateurs (médiatiques, urbains...) d’un univers que referme sur eux-mêmes la surconsommation.

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Patrick Foisy. Des oeuvres riches et complexes, sensibles au monde.

Lisa Grenier

Connue pour sa voix mais aussi pour ses portraits peints sur plexiglas recyclés (lit de bronzage, etc.), Lisa Grenier dévoile cette fois une toile à laquelle elle a agrafé et collé différentes structures (pellicule plastique, capsules de bouteilles, sarments de vignes, etc.). Son œuvre maîtresse, intitulée Mère Nature, met en perspective une entité féminine aux lèvres pulpeuses et à la chevelure débridée (des sarments se nouent et se tressent aux structures recyclées). L’artiste offrait aussi, mais pour le jour du vernissage seulement, la Causeuse d’une chanteuse, une causeuse basse recouverte d’appliques en pantalons de scènes, témoins confortables de dix ans de tournées.

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Lisa Grenier. Mère nature, une toile exprimant la force noueuse de l’environnement qui reprend sa place dans un entre-deux mondes.

GUS

GUS dessine et peint depuis plus de vingt ans. Si à son enfance l’artiste se consacre aux paysages, elle s’inspire bientôt du graffiteur montréalais Zilon ainsi que de Jean Bazaine (La peinture est une manière « d’être », la tentation de respirer dans un monde irrespirable). L’œuvre de GUS illustre un monde qui étouffe, en perte d’identité, qui n’est pas lui-même dans son environnement. Pour y arriver, l’artiste, qui manie avec minutie l’aérographe, travaille le regard, son expression. Et si certains de ses personnages portent des masques, c’est pour mieux conserver leur intégrité humaine dans un monde de plus en plus irrespirable. D’ailleurs, ses œuvres sont confinées dans un bunker construit à cet effet, au centre de l’atelier. Y entrer, c’est intégrer un monde plus clair dans la noirceur.

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Une des œuvres de GUS. Un regard vrai, qui refuse de s’éteindre.

Nicolas Jodoin

Nicolas Jodoin, qui s’était fait connaître avec ses toiles au Scanner de Québec à l’été 2002, propose cette fois une installation interactive où l’électricité fait revivre tube cathodique, jeu vidéo et guitare, entre autres. Des fenêtres peintes utilisent également le courant électrique : d’elles émanent l’éclairage de diodes électroluminescentes, créant ainsi un décor autonome et artificiel, esthétique et détaché de la nature. Les observateurs de l’oeuvre apparaissent alors comme des personnages, acteurs d’un monde surréaliste.

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Nicolas Jodoin. L’installation de l’artiste exprime avec force la mythologie des objets de diffusion, et la nature de l’humain, un être de langage.

Robin Kowalczyk

Ce travailleur en restauration récolte les bouchons de liège, vestiges de repas avinés ; puis il les sculpte pour en faire des pièces d’échiquier. Les formes géométriques simples qui en ressortent peuvent alors s’affronter sur une surface de combat en céramique, qu’un ami a puisé dans les retailles qu’il a chez lui.

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Robin Kowalczyk. Un jeu pour aviner les collectionneurs.

KRÄHE

KRÄHE insiste pour qu’on écrive son nom en capitales, qui rendent plus esthétique la lettre germanique ä (KRÄHE réfère à la traduction allemande (une langue que l’artiste affectionne) du mot corneille, qui réfère à son tour à la première œuvre que l’artiste avait produite au pochoir). Les œuvres qu’il expose à l’atelier sont fixées dans les ouvertures des puits de lumière. La première représente un personnage grandeur nature assis la tête en bas sur une chaise inversée et retenant son chapeau et son sac de maïs soufflé. Ce Monde à l’envers peut donner à penser à un épouvantail, dont la fonction est de garder les jardins des corneilles lorsque le paysan est ailleurs ; mais il est ici surtout question de garder bien visible que de rester assis à l’égard du recyclage bouscule tout. Au demeurant, seul le maïs ne provient pas de déchets. Enfin, à l’autre puits de lumière, un magma de déchets s’échappe d’un globe terrestre fendu en deux. KRÄHE donne à voir ce que nos sociétés enfouissent dans le ventre de notre planète.

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KRÄHE. Un Atlas sous un magma de déchets.

Simon Léger-Comptois

Les œuvres que présente Simon Léger-Comptois brillent par leur effervescence picturale et sculpturale. Les toiles de l’artiste sont fortement abstraites, mais aussi figuratives (on reconnaît l’anthropomorphisme d’une tête). L’ensemble donne l’impression d’une guerre de couleurs, de textures et de formes où une espèce s’éteint, vit ou apparaît. L’univers exprimé est magmatique.

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Toiles de Simon Léger-Comptois. Le travail des textures et des couleurs en effervescences.

Max Lemieux

Axé sur une conception des arts comprenant la création d’une œuvre comme un processus à ne jamais répéter, Max Lemieux se réclame du dadaïsme : il faut faire table rase de ce que nous avons produit. Le but : ne pas répéter, mais créer quelque chose de neuf. Une partie des œuvres que l’artiste propose se compose de vieilles fenêtres sur lesquelles il a laissé couler de l’encre et ainsi figurer différents portraits. Le résultat est remarquable. Selon le créateur, cette exposition (sa cinquième) correspond le mieux à sa personnalité.

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Max Lemieux. Portraits d’une fragilité.

Annie Marchesseault

Annie Marchesseault aime travailler de nouvelles matières, se réinventer, faire peau neuve. Ses œuvres révèlent combien une simple bobépine donne une dimension inédite à un bijou. L’artiste, qui est aussi préposée aux bénéficiaires, me confie que les personnes âgées préfèrent de loin les objets recyclés. Du carton et des plumes, entre autres, deviennent pour cette artiste prétextes à la création de bijoux. La joaillière donne aussi dans l’applique de courtepointe (patch work), qu’elle tend sur un cadre. Le résultat est à voir. Vraiment beau. Simple et beau. Les tissus utilisés ? Des chandails que sa fille ne portait plus.

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Annie Marchesseault. Lisa Grenier n’a pu résister à l’une des pièces félines de l’artiste.

Mo Morel

Mo s’applique à la création pour « évacuer le stress », entre autres. Ses œuvres apparaissent sombres, mais organisées : l’univers exprimé plonge l’observateur dans une vision chaotique d’un monde aussi figé qu’en mutation. Si certaines de ses sculptures se veulent un hommage au groupe musical The Residents, l’artiste s’inspire du Festin nu de William Burroughs et de la méthode d’écriture automatique de H.P. Lovecraft pour certaines toiles. Enfin, à l’instar des autres artistes de l’exposition collective, il utilise des éléments rejetés par la société pour créer, ce qui n’est pas sans rappeler l’aspect marginal de Lovecraft, Burroughs ou The Residents. Aussi, si vous êtes à Montréal, n’hésitez pas à aller voir Esprit froissé, une exposition solo de Mo, accessible depuis le 7 avril au Café Chaos.

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Mo Morel. Des oeuvres minérales et organiques.

Isabelle Savard

Isabelle Savard rejette la surconsommation. Elle crée des bijoux bien pensés, et de magnifiques sacs à main en tricot de style gitane, des œuvres qui rappellent les objets du mouvement hippie des années 60 : ils sont beaux, durables et utiles. Pour s’approvisionner en fibres, la créatrice va dans les brocantes, aux sous-sols des églises. Elle affectionne particulièrement le mohair, « parce qu’il donne le goût à l’amour ».

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Isabelle Savard. La simple et paisible maîtrise des fibres.

Lise Tremblay

Pour Lise Tremblay, l’abstraction artistique « exprime un état d’âme, une émotion pure, une partie de soi-même ». L’artiste-peintre crée depuis que sa vie a basculé dans la sclérose en plaques : elle utilise les couleurs qu’elle aime vraiment pour exprimer tous les mouvements qu’elle ne peut plus faire. Cela dit, elle ne sait jamais comment vont se terminer ses toiles, qu’elle peint toujours debout, sans chevalet : elle pose à plat ses toiles sur une table, une façon de faire qui lui permet de se fatiguer moins rapidement, de donner plus d’énergie à ses oeuvres, mais aussi de perfectionner avec passion ses toiles. L’artiste, passionnée depuis longtemps des univers artistiques, celui de Jackson Pollock en tête, utilise le dripping, une méthode constitutive de l’action painting pour créer. Créer est une réponse à la passion, qui pour l’artiste correspond à « la richesse, l’intérieur, l’équilibre ».

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Lise Tremblay. Des toiles où tout mobilise les mouvements. L’artiste est ici en compagnie de Mélissa Montagne, l’une des responsables de la vente des œuvres lors du vernissage.

Richard Tassé

Richard Tassé revient après trente ans avec un ensemble d’oeuvres intégrant différents souvenirs de voyage. Chaises et cadres mettent en relief une vision riche et veillante des couleurs, des creux et des textures venues d’autres contrées. Les œuvres exposées montrent une sorte d’appropriation d’autres cultures, mais par l’expression artistique de souvenirs que l’artiste tenait d’elles. L’œuvre est sobre, précise, soucieuse du détail, et de l’ailleurs.

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Richard Tassé. Des oeuvres qui relient les cultures.

Stéphanie Vandal

Les œuvres de Stéphanie Vandal recyclent et fusionnent en sculptures (à la fois machines, anthropomorphes et zoomorphes) divers objets oubliés, démontés, déboutés. L’ensemble qu’elle expose rappelle l’image du futur qu’affectionnaient les artistes du début du vingtième siècle ; les rouages et les couleurs métalliques m’ont donné à penser au Metropolis de Fritz Lang (1929), film dans lequel les dirigeants ne s’inventent plus qu’à travers l’admiration des mécaniques, laissant pour compte la nostalgie ou l’espoir, le côté trop humain. Enfin, l’intégration que fait l’artiste des visages donne beaucoup de tendresse au monde des objets, dont les milliers de copies sont probablement dans les dépotoirs. Stéphanie Vandal s’applique aussi à la peinture : les portraits en médaillons de Dolores et Damien tendent des regards sur l’environnement, ne regardent pas directement l’observateur : une belle façon de montrer qu’il faut prendre soin de ce qui nous entoure, ou du moins, s’en inquiéter.

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Stéphanie Vandal. L’expression futuriste d’une mythologie postmoderne.

Victor Varacalli

C’est la curiosité qui fait entrer Victor Varacalli, propriétaire de l’Atelier, en processus de création picturale (il a peint in situ lors du vernissage). L’artiste vit de son art, dont l’oeuvre regroupe sept séries de toiles. Pour l’événement, il expose quelques toiles de Ville, Foule et Pimp-art, conservant celles de Croûte, Steeples and peoples, DFDF (du fond, du fond) et Abstrait pour les murs d’autres expositions. L’artiste donne aussi dans les modèles nus appliqués, dont la méthode consiste à imprégner d’une toile le corps d’un modèle enduit de peinture. Victor Varacalli peint depuis 6 ans, époque à laquelle il avait travaillé comme coordonnateur à l’exposition Orange, un événement qui le marqua profondément. Enfin, pour cet artiste et précieux contact dans l’univers des arts de la région, le questionnement en art est fondamental. Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce qu’un artiste ? Quelles fonctions occupent-ils dans la société ?

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Victor Varacelli. Un artiste talentueux fasciné par l’art.

Livres et musique

Lors du vernissage, Filipe Bastos (Die bastard die) teinta le vernissage d’œuvres de son cru (pièces de musique électro-industrielle), qu’il enrichissait de différents sons improvisés in situ à partir d’objets de l’atelier. Le résultat, qui était parfois bruyant (donc très à-propos : les bruits ne sont-ils pas ce que nous rejetons quotidiennement), s’harmonisait aux œuvres et à l’ambiance de l’événement, qui rejette avec art la surconsommation, un phénomène symptomatique des sociétés industrialisées.

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Filipe Bastos. À l’œuvre dans le bunker lors du vernissage.

Côté lettres, Steve St-Germain, de la Librairie St-Germain (située au 1085 de la rue des Cascades Ouest) présentait des revues satiriques et des ouvrages de références sur les arts et ses courants. Le libraire d’expérience était présent lors du vernissage pour répondre aux questions des lecteurs férus d’arts.

JPEG - 1.1 Mo Un bel échantillon de la librairie St-Germain.

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