• Culture

Caliban et la sorcière : Une perspective féministe du capitalisme

Caroline Laplante

« On ne nous fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans de prison pour avoir blogué. »

 

Caliban et la sorcière aborde une époque charnière du passé, la naissance du capitalisme. Dans une perspective féministe et marxiste, Silvia Federici revisite les XVIe et XVIIe siècles, époque qui a vu le nombre de bûchers de sorcières éclater à travers l’Europe. 

Durant les deux siècles précédents, les femmes avaient gagné les villes et exerçaient différents métiers. Au Moyen Âge, la contraception était tolérée par l’Église, au nom du besoin des femmes de contrôler le nombre de bouches à nourrir. Le XVe siècle fut un moment de pouvoir sans précédent pour la classe travailleuse, à tel point qu’il n’y avait presque pas de différence entre les salaires des hommes et des femmes. La plupart des paysans pratiquaient une agriculture de subsistance, tout en travaillant évidemment pour le seigneur. En lisant Caliban et la sorcière, le lecteur peut assez facilement imaginer qu’avant la Renaissance, les relations entre les hommes et les femmes étaient relativement égalitaires. 

Sylvia Federici et Louise Toupin. Photo : J. Keable La chasse aux sorcières que Federici analyse plus en détails dans le dernier chapitre du livre servit à extirper du monde une conception merveilleuse de la vie pour faire plutôt de celle-ci le produit des propriétés mécaniques de la matière (mécanisme). Il s’agissait d’assurer la réussite du capitalisme.

Faire du contrôle du corps des femmes une affaire d’hommes, curés et médecins, pères et maris, fut aussi une étape essentielle de la construction du capitalisme, par assujettissement des productrices de la force de travail. La grande peste noire du XIVe siècle a emporté 30 à 40 p. 100 de la population européenne, donnant un pouvoir énorme aux travailleurs face à leurs employeurs. En retirant aux femmes la capacité de prise en charge de leur propre corps, les gouvernants ont pris le contrôle de la force de travail, nous dit l’auteure.

La chasse aux sorcières ne fut d’ailleurs pas qu’une affaire de religion, même si c’est devant les tribunaux de l’Inquisition qu’eurent lieu les procès. Une tuerie d’une telle ampleur et aussi méthodique n’aurait pu se dérouler sans l’aide des États. Malgré les guerres les opposant, ils ont mis en place des tribunaux qui torturèrent et tuèrent un nombre inimaginable de femmes (plus de 100 000 selon les sources citées).

Ce fut, nous dit Federici, une attaque contre la résistance des femmes aux nouveaux rapports de pouvoir capitalistes. On fit main-basse sur leur sexualité, leur pouvoir de reproduction et leurs talents de soignantes, en vue d’instaurer un nouvel ordre mondial.

Sorcières contemporaines

Quelques 500 ans plus tard, dans la froideur d’un janvier glacial, au Centre StPierre de Montréal, la résistance féministe s’organise de nouveau à l’occasion d’une rencontre avec Federici et Louise Toupin : « Stratégies féministes contre le néolibéralisme ». Elles font retour sur un mouvement important de femmes des années 1972-1977, le Collectif International Féministe (CIF). Occulté des livres d’histoire féministe, il est réhabilité par Louise Toupin dans Le salaire au travail ménager. 

Plus qu’une revendication pécuniaire, ce mouvement ancré dans le marxisme avait un fort potentiel subversif et proposait de miner le capitalisme en détruisant ce sur quoi il repose : la gratuité du travail ménager. En effet, la somme incroyable de travail fourni par les femmes aux autres, dont la reproduction, n’a jamais été reconnue comme production par les gouvernements. Toupin explique que la reconnaissance de ce travail invisible aurait créé des alliances entre femmes pour les fonctions remplies à l’extérieur comme à l’intérieur de la maison. Le mouvement promettait de mettre fin à la subordination des nonsalariées aux salariés et d’ainsi œuvrer à la destruction des rapports de domination patriarcale et capitaliste. Mais cette analyse a été « balayée sous le tapis » par le reste du mouvement féministe. 

Federici renchérit : « Le féminisme en choisissant d’investir seulement le travail salarié extérieur s’est ‘domestiqué’. » Il a plongé dans le néolibéralisme, et les femmes ayant un travail extérieur salarié, dans des conditions souvent précaires, ont continué d’assumer le travail ménager non salarié. Les femmes se sont fait avoir en se moulant à un monde patriarcal et capitaliste plutôt qu’en faisant reconnaître leur travail ménager et pencher la balance du pouvoir face aux gouvernements. 

Paradoxe : Le travail de guerre, de destruction, est reconnu comme productif, tandis que le travail de vie, de reproduction, ne l’est toujours pas. L’auteure nous amène à comprendre que ce qui n’est pas salarié n’a ni valeur ni pouvoir : ce postulat sert d’assise à un système néolibéral qui exploite les inégalités sociales en les creusant toujours davantage. 

La résistance, dans ce contexte, se construit par la solidarité des mouvements, par l’organisation de communes! Les mouvements du type Occupy, en reproduisant la vie quotidienne dans un lieu extérieur offrent un puissant potentiel de réappropriation du pouvoir collectif. Au Mexique, pendant les périodes d’austérité imposée par le gouvernement, les femmes se sont organisées en cuisines collectives. La mise en commun des ressources leur a permis de mieux répondre aux besoins de leurs communautés et surtout, à vaincre la peur. 

Dès lors la résistance se prépare dans les cuisines, autour des antiques chaudrons des sorcières. 

À nos balais, toutes!

Post-Scriptum: 
Caliban et la sorcière – Femmes, corps et accumulation primitive, Silvia Federici, Entremonde, Genève – Paris, 2014. Le salaire au travail ménager, Louise Toupin, Remue-ménage, Montréal, 2015.

Galerie

  • Image du portfolio

Écrire un commentaire >

Ajouter un commentaire