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Les coulisses de la lutte théâtrale

Alex Morel

La plupart des sports de combat visent à immobiliser l’adversaire par la force, ou par décision unanime des juges. Lorsqu’un affront atteint son temps limite, le spectateur peut observer deux athlètes au sommet de leur art, couverts de sueur et de sang, et incapables de prononcer deux syllabes intelligibles, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent. Il existe toutefois encore un sport de contact qui vise à bien faire paraître l’adversaire dans la défaite, tout en offrant un spectacle théâtral improvisé. La lutte a déjà été une discipline d’importance au Québec, mais la présence de mauvais acteurs dans son développement l’a marginalisée et réduite au niveau d’attraction de cirque, pendant qu’ailleurs, le produit semble en grande forme. Pour comprendre les raisons de ce déclin, faisons un petit retour en arrìère

La création d’un monopole

En 2001, la World Wrestling Federation acquiert son principal compétiteur, la WCW de Ted Turner (Time-Warner) et devient World Wrestling Entertainement Inc. , le géant mondial du divertissement sportif, terminant ainsi une bataille de cotes d’écoutes qui a duré plus de quatre ans. RDS décide de ne pas renouveler son contrat de diffusion, puisque les exigences du nouveau conglomérat obligent une diffusion en direct les lundis soirs, un soin qu’ils délèguent à leur consœur anglophone TSN jusqu’en 2006. La présence de plus de 68,000 fans lors de  Wrestlemania 18, le Superbowl de la lutte professionnelle, à Toronto en 2002 ne convainc toujours pas RDS de redonner une chance à la WWE, mais de miser plutôt sur la diffusion en différé de son nouveau compétiteur TNA en 2004. Un peu comme s’ils avaient décidés de se concentrer sur la ligue Élite de baseball du Québec à la disparition des Expos, le réseau des sports a délaissé les ligues majeures. Aujourd’hui, la WWE diffuse sept heures de contenu original chaque semaine, en plus d’un gala mensuel présenté sur télé à la carte. 

Le Choix du Président

L’émission Impact! de la Total Non-stop Action Wrestling se compare un peu à ce que ses prédécesseurs de la WCW offrait comme spectacle : un bassin de talent réduit à quelques jeunes dont le talent est mis en attente pour laisser la place à des anciens de la grosse ligue qui ont soit dépassé leur heure de gloire, soit jamais été à la hauteur des attentes de leurs anciens employeurs et d’un public qui en a vu d’autres. Une ligue de plombiers qui évoluent dans un script atroce, même par les standards de l’industrie, dans une émission filmée sur le plateau de tournage d’un parc d’attractions à Orlando, le tout commenté en français par Sylvain Grenier, un lutteur ordinaire qui a fait sa marque à la WWE en arbitrant un match entre Hulk Hogan et Dwayne ‘’The Rock’’ Johnson lors d’un des rares galas présentés à Montréal. Comme la TNA sort rarement des studios Universal, les fanatiques doivent se diriger vers les plus petites ligues et voir des amateurs risquer de se blesser.

Les nostalgiques se rappelleront surement de la famille Rougeau, longtemps synonyme de la lutte au Québec avec le grand-père Johnny, puis ses fils Raymond et Jacques. Ce dernier œuvre encore dans le domaine, en présentant un spectacle familial avec des personnages unidimensionnels qui portent des costumes d’Halloween achetés en liquidation. L’action qui se passe dans le ring est au sport ce que La Belle Province est à la gastronomie;  une farce où le fils de Jacques se bat en tant que gentil, sans simulation de coups de poing, contre un méchant de trois fois son poids, et gagne pour le plaisir des vingt chanceux qui ont obtenu des billets de courtoisie. Après avoir écarté les anciens de la scène, les vrais amateurs se réunissent dans les gymnases et les centres sportifs pour observer des passionnés qui, sans nécessairement aspirer à la grande ligue, souhaitent seulement prouver que le spectacle continue…

La relève

La plupart des athlètes qui réussissent à atteindre la WWE proviennent du milieu sportif collégial. Le football américain, une religion dans certains États, offre un entraînement qui prépare bien à la rigueur physique du train de vie d’un lutteur, soit environ 250 jours par année sur la route, puisque la saison ne finit jamais. Les blessures arrivent comme dans n’importe quel autre sport, mais les risques sont minimisés par des acteurs qui racontent une histoire bien simple sur le ring; un bon, un méchant, un enjeu d’honneur ou une ceinture de championnat. Selon les règles établies du match, les  individus s’affrontent dans un temps alloué et improvisent ensemble un combat où personne ne devrait se faire mal… en théorie.

Il est impensable de parler de la relève sans mentionner la ECW, une ligue ayant fait sa marque de 1996 à 2001dans la ville de l’amour fraternel, et elle aussi rachetée par la WWE. Surtout reconnue pour son extrême violence, la promotion est en grande partie responsable d’avoir intégré deux styles de lutte dans le jargon moderne, soit la puoresu du Japon (NJPW) et la lucha libre du Mexique (CMLL). Ces deux styles, caractérisés par leur degré de haute voltige et la rapidité des athlètes généralement plus petits arrivent en contraste avec le style plus lent et méthodique de la lutte américaine, qui elle s’inspire d’avantage de la discipline gréco-romaine. En plus de s’imposer physiquement, l’impudence de la ECW a également altéré à jamais le décorum traditionnel de la lutte, en amincissant la ligne entre le personnage et l’individu pour offrir un produit moins enfantin à un public surinformé par internet.

Kevin Steen (debout) en action à la GEW (Granby) Photo: © GEW & Patrick Roger, photographe - Utilisée avec la permission de la GEW, tous droits réservés Sans l’appui des grands télédiffuseurs, les fédérations indépendantes modernes utilisent le web comme plate-forme de promotion. Pour attirer le public, la plupart d’entre eux comptent sur quelques anciens de la grande ligue qui viennent arrondir leurs fins de mois avec des signatures d’autographe et un cachet amplement supérieur à celui réservé aux lutteurs réguliers. Ne pouvant compter sur les artifices et la production hollywoodienne de leurs compétiteurs, les ligues comme Pro Wrestling Guerilla et Ring of Honor Wrestling misent plutôt sur la qualité des matchs présentés que sur des scénarios élaborés au petit écran. C’est au sein de la ROH que deux des lutteurs québécois les plus prometteurs des dernières années, Kevin Steen et El Generico, sont allés faire leur marque après être passés par le circuit provincial à la NCW (Montréal) et la NSPW (Québec). Ici, le marché restreint veut que la plupart des lutteurs combattent dans plusieurs fédérations différentes, leur donnant ainsi l’expérience de ring aux quatre coins de la province.

Défendre la lutte professionnelle en tant que sport légitime est un débat à temps plein. Pour le spectateur, c’est une évasion partielle de la réalité qui rejoint le petit batailleur en chacun, un spectacle d’improvisation basée sur les coups et la manière de les encaisser. Avec l’arrivée imminente de la GEW en septembre, le monde de la lutte cherchera à se tailler une place dans le divertissement maskoutain en mettant de l’avant les athlètes de la région, des passionnés pour qui le ring est la scène d’un combat pour obtenir l’authenticité.

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  • Re: Les coulisses de la lutte théâtrale

    Ça fait du bien de lire un article écrit par quelqu'un qui connait enfin la matière, bref un FAN. Chapeau!

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