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Prostitution

Les femmes racisées réagissent à Rabble.ca

Lettre ouverte

Distingués rédacteurs et fondateurs de Rabble.ca,

Nous vous écrivons aujourd’hui, car nous tenons à vous faire part du profond malaise que nous avons ressenti en lisant votre réponse aux récentes campagnes de salissage menées à l’endroit de l’auteure, journaliste de gauche et collaboratrice de Rabble, Meghan Murphy.

Votre déclaration au sujet des attaques et pétitions lancées pour discréditer Meghan nous a grandement déçues. Il est troublant de voir Rabble reprendre les allégations calomnieuses proférées au sujet de Meghan, plutôt que de résolument défendre son droit d’avoir et d’énoncer des opinions qui remettent en question l’industrie du sexe et ceux et celles qui en font l’apologie. Nous remarquons que dans votre déclaration, vous passez vraiment beaucoup de temps à tenter d’apaiser ces personnes qui diabolisent Meghan.

En attaquant Meghan pour s’être servi de sa tribune pour présenter des analyses et des réflexions critiques féministes, on fait du même coup des remontrances et des menaces à toutes les personnes qui marchent à ses côtés. En tant que femmes racisées et féministes autochtones, nous sommes plus conscientes que jamais que notre dissidence n’est pas la bienvenue chez Rabble. Votre adhésion autoritaire aux idéaux néolibéraux se fait au détriment des femmes racisées et autochtones qui s’efforcent de mettre fin au racisme, au sexisme et au colonialisme, et ce, malgré la grande misère dans laquelle nous maintiennent le capitalisme sauvage et les politiques impérialistes. Nous nous attendions à plus d’ouverture d’esprit, de sens de la vie démocratique et de rigueur intellectuelle de la part des progressistes et des défenseurs des opprimés que vous prétendez être.

Dans la pornographie et la culture populaire, les femmes autochtones sont des « squaws », les femmes asiatiques des « geishas » et les Noires des bêtes de sexe, et toutes acceptent toutes les pratiques sexuelles avec quiconque et en tout temps. Ces images profitables à consommer à volonté marginalisent encore plus les femmes racisées, puisque ces clichés simplistes deviennent des biens à échanger contre de l’argent, ce qui alimente une demande particulière à l’égard de ces femmes, dont les choix sont déjà très limités, dans le milieu prostitutionnel. Dans notre société, les femmes autochtones, asiatiques et noires sont ensevelies sous une épaisse couche de sexisme raciste. Cette idée selon laquelle on doit accorder à toutes les femmes les « mêmes chances » d’être réifiées n’aidera en rien à éradiquer racisme et sexisme. De fait, ce fétichisme a des conséquences néfastes, surtout pour les femmes racisées démunies de la classe ouvrière.

Ainsi, le phénomène des salons de massage asiatiques et la publicité qui les entoure ont contribué à normaliser la prostitution des femmes asiatiques, ainsi que la notion raciste et sexiste selon laquelle les femmes asiatiques sont naturellement et foncièrement attirées par la prostitution. Dans la plupart des cas, les femmes prostituées dans les salons de massage asiatiques n’ont aucun statut au Canada. Pas un proxénète, pas plus qu’un quelconque profiteur de l’industrie du sexe, ne s’est jamais réellement porté à la défense des droits des immigrantes d’obtenir le statut de résidente ou une forme de sécurité économique et sociale au Canada. Quand des exploiteurs contestent l’expulsion de ces immigrantes, cette opposition de leur part doit être comprise à la lumière de leur volonté d’alimenter la machine prostitutionnelle sous la bannière de l’« appui aux travailleuses migrantes du sexe », ce qui dans les faits, permet de profiter du fait que bon nombre de ces femmes immigrantes sont pauvres et ne parlent ni l’anglais ni le français.

Plutôt que de vous en prendre à l’une des vôtres pour faire taire les femmes racisées et autochtones, nous exhortons Rabble à remettre en question la parole de ces soi-disant féministes à la solde de Playboy et d’Allure et au service des proxénètes, clients et tenanciers de bordel. Nous demandons à Rabble d’appuyer les féministes qui s’efforcent de démanteler la culture du viol qui déshumanise les femmes racisées et normalise la demande masculine en termes d’expériences sexuelles sexistes racistes. Nous vous en conjurons, vous devez nous aider à défendre nos droits en tant que féministes et à lutter contre ceux qui souhaitent nous écraser, alors que nous continuons de resserrer nos rangs pour sortir du contexte social actuel, selon lequel il est normal que les femmes asiatiques, noires et autochtones soient au service du privilège mâle.

Vous vous devez de réévaluer vos responsabilités et votre engagement en tant que gens de gauche à la tête d’une publication progressiste. Nous vous exhortons à aller dans le sens d’un progrès social qui modifiera en profondeur la société sexiste, raciste, colonialiste et capitaliste dans laquelle nous vivons. Nous vous prions instamment de cesser de justifier et de défendre cette idéologie destructrice qui se plie aux exigences du capitalisme de marché, et qui ne fait que perpétuer les hiérarchies fondées sur la race, le sexe et la classe. Nous vous invitons à créer une alliance plutôt que de faire diversion et de laisser libre cours à la raillerie et aux attaques.

Cordialement,

 

Asian Women Coalition Ending Prostitution (Coalition des femmes asiatiques pour l’élimination de la prostitution)
National Congress of Black Women Foundation-BC (Congrès national de la Fondation des femmes noires - C.B.)
Indigenous Women Against the Sex Industry (Femmes autochtones opposées à l’industrie du sexe)

 

Traduit de l'anglais par Johanne Heppell

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