Anne-Marie Aubin
On se souvient encore des nombreux bouleversements que la pandémie a engendrés. Ces brusques changements imposés à nos vies nous ont fait prendre conscience de notre dépendance économique. En réaction, plusieurs personnes ont fait le grand saut de la ville étouffante vers la région et ses grands espaces. Elisabeth Cardin, horticultrice, autrice, baladiste et restauratrice, en fait partie. Malgré le succès de son restaurant Manitoba, créé avec Simon Cantin en 2014 à Montréal, elle quitte tout en 2022 pour aller vivre à Saint-Jean-Port-Joli. Dans sa dernière publication, elle aborde l’urgence d’un nouveau mode de vie pour nous et les générations futures.
Une consommation durable et responsable
À la demande de Marc Séguin, l’autrice a rédigé un essai très intéressant qui présente l’imaginaire et la créativité de différent‧e‧s artisan‧e‧s de sa région : « J’avais envie d’écrire sur notre lien au territoire à travers les objets du quotidien; les confections qui témoignent de la rencontre entre l’humain et la nature. » Son ouvrage rend hommage au durable : « C’est surtout un plaidoyer pour une manière plus consciente d’échanger avec la Terre afin d’assurer aux prochaines générations un avenir qui se peut. » Cet essai plein de bienveillance et d’admiration pour les artisan‧e‧s nous donne espoir en demain.
Le territoire et ses artisans
À travers une galerie de portraits, l’autrice nous fait part de ses réflexions, de ses lectures. Parmi la quantité d’artisan‧e‧s qui habitent sa région, se trouvent entre autres Judith, la céramiste et verrière de Saint-Jean-Port-Joli; Benoit, le luthier de Cap-Saint-Ignace; Alfred, le vannier et conteur de Saint-Aubert; Arnaud, du groupe des néo-Anciens de Sainte-Louise; Isaube, artiste textile de Saint-Onésime d’Ixworth, et Dahlia, de Saint-Germain de Kamouraska. Passionnés par leur travail, ces artistes transmettent un savoir-faire qui traverse le temps, belle façon d’habiter le territoire.

L’essayiste s’étonne de ne pas avoir appris à l’école comment réaliser un objet de ses mains. « Dès que j’ai commencé à prendre racine dans mon nouveau coin de pays, j’ai moi aussi eu envie d’expérimenter le bonheur de l’artisan‧e. » Micheline, du Cercle des Fermières de Saint-Jean-Port-Joli, lui apprend le tissage. « Je tissais, habitée d’une sérénité qui s’apparente à celle offerte par la méditation. » La création sous toutes ses formes apaise et fait sens pour elle.
Consommer moins, consommer mieux
Une couverture de laine de fabrication artisanale lui rappelle ses randonnées hivernales alors qu’elle était enfant. Aujourd’hui, cette « couvarte » se trouve au pied du lit de son père dont la mémoire vacille. Outre la mémoire des savoir-faire, l’autrice aborde la mémoire du territoire, celle de l’artisan, et la mémoire personnelle : « C’est elle, la mémoire des savoir-faire, qui nous aidera à survivre aux grands bouleversements écologiques, économiques et sociaux à venir. N’est-il pas réconfortant de savoir que même si toutes les machines du monde nous lâchent d’un coup, ou que les transactions avec les pays voisins cessent entièrement, nous disposerons toujours des connaissances et des ressources nécessaires pour subvenir à nos besoins de base? »
Cet ouvrage s’ajoute à quelques autres témoignant d’un nouvel art de vivre en harmonie avec la nature. Ce mouvement, de moins en moins marginal, nous permet de rêver que le Québec boudera les fabrications plastiques chinoises au profit des objets durables et locaux.
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Elisabeth Cardin. La mémoire des matériaux. Éditions Leméac. 2025, 97 p. (Collection Territoires)


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