
Anne-Marie Aubin
Deux publications récentes mettent en valeur le territoire de Mont-Saint-Hilaire en présentant des artisans ayant appartenu à deux époques différentes.
Passionné par la carrière de Paul-Émile Borduas et auteur à ses heures, Jules Richard a eu l’idée de cet essai : Paul-Émile Borduas : tableaux d’une vie. En trente fragments (qu’il nomme « tableaux »), il résume différentes étapes marquantes de la vie du célèbre peintre signataire du Refus global.
Paul-Émile Borduas (1905-1960).
Originaire des Îles de la Madeleine, Jules Richard vit en Montérégie et à Montréal. Il s’intéresse à Borduas depuis longtemps.Dans son premier tableau, il raconte les obsèques de Borduas décédé subitement à Paris en février 1960. « Ironiquement, Borduas allait mourir juste au moment où le voile noir de l’obscurantisme, qui avait tenu le Québec dans l’ignorance et lui avait coûté son travail et sa famille, allait être levé. » Les tableaux suivants, chronologiques, relatent son enfance à Mont-Saint-Hilaire, son apprentissage auprès d’Ozias Leduc, son entrée à l’école des Beaux-arts de Montréal puis son départ pour Paris en 1928. Il est déçu, le krach de 1929 le force à rentrer : « Il n’a pas fait fortune, loin de là. C’est Ozias Leduc qui devra payer son billet de retour. »
À l’été 1945, alors que Borduas s’installe avec sa famille à sa maison à Mont-Saint-Hilaire, nait le projet de Refus global. « Ils sont 15 signataires avec une parité qui était loin d’être la norme à cette époque : 7 femmes et 8 hommes. » La publication du manifeste entraine de lourdes conséquences pour Borduas, sa famille et sa carrière. En mode survie, il voyage, travaille sans relâche dans son atelier mal chauffé à Paris et rêve parfois de rentrer au pays : « Même s’il fait peut-être moins 25 à Mont-Saint-Hilaire aujourd’hui, on est sûrement plus confortable qu’ici. »
Le texte de Jules Richard, nourri de citations, d’extraits de la correspondance et du journal de Borduas, témoigne d’une époque pas si lointaine. Cette biographie originale se lit d’un trait et donne envie de plonger dans l’œuvre de Borduas.
CORRELIEU, TRANSMISSION ET RÉSISTANCE
Pour sa part, Sébastien Larocque vient de publier Correlieu, un livre mettant en scène différents artisans d’hier et d’aujourd’hui ayant demeuré autour de la fameuse montagne. Originaire de la région, Larocque écrit et vit à Saint-Hyacinthe. Après des études en musique puis en littérature, il a choisi l’ébénisterie. Son premier titre (paru en 2017) était un roman intitulé Un parc pour les vivants.
Le mot Correlieu rappelle l’atelier d’Ozias Leduc, célèbre peintre de Mont-Saint-Hilaire. C’est ce même territoire que l’on retrouve sous la plume de Sébastien Larocque dans son récit mi-documentaire, mi-fiction. Le héros, Guillaume Borduas, ébéniste comme l’auteur, résiste à la vitesse de notre époque. Il travaille dans le silence, la répétition et la lenteur de son atelier poussiéreux, sauf le vendredi, alors que ses amis se réunissent pour boire et refaire le monde: « les jeunes ont pas d’argent/les jeunes achètent chez IKEA/les jeunes veulent toute tout de suite/les jeunes font juste chigner. »
Dans ces effluves de houblon et de cigarettes, ces six hommes bons vivants se racontent. Leur parlure délicieuse rappelle les films de Pierre Perrault. Un jour, surgit Florence, jeune ébéniste victime d’une blessure en usine. Elle désire faire un stage dans l’atelier d’ébénisterie du réputé Guillaume Borduas. « Tiens, mon CV. J’ai mon char, je reste pas loin, chus travaillante. Les hommes, souvent, y pensent que les femmes peuvent pas faire la même job qu’eux, mais j’en accote une gang. »
Florence finalise une belle armoire pour Monsieur Lemay, « un spécialiste, un savant de toute ». Elle apprivoise les vieux outils usés de Guillaume, échange sur les façons de faire. Il est question d’ébénisterie, de transmission, d’industrialisation, d’occupation du territoire, de la famille, de la politique… de la vie quoi!
Larocque, ébéniste de métier, raconte avec humour et poésie un récit intergénérationnel plein de tendresse, jamais nostalgique, pour notre plus grand plaisir.
******************
Jules Richard. Paul-Émile Borduas. Tableaux d’une vie. Éditions Somme Toute. 2025, 83 p.
Sébastien Larocque. Correlieu. Éditions Cheval d’août, 2022, 192 p.
0 commentaires