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Une crise qui en cache une autre : comment sortir de l’insécurité alimentaire chez nous

Marijo Demers et François-Olivier Chené

La firme Synopsis Recherche Marketing faisait état en mai dernier des résultats de son sondage : 10% des Québécois, soit 650 000 personnes, ont eu recours aux banques alimentaires dans la foulée de la pandémie.

Ce qui frappe, c’est que plus de la moitié de celles et ceux qui cognaient à la porte de ce type de service le faisaient pour la toute première fois de leur vie. Alors que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) prendra fin sous peu, 1 Québécois sur 6 envisage recourir aux banques alimentaires si rien ne change dans leur situation. D’ailleurs, 2,8 millions de dollars ont été amassés via la campagne printanière de la SAQ pour le réseau des Banques alimentaires du Québec. Ce type d’initiative, louable, certes, et répondant à un besoin criant, repose sur la charité et ne s’attaque pas, politiquement, aux causes qui mènent à des frigos vides. Le recours permanent et grandissant au système des banques alimentaires dans nos sociétés d’abondance met un pansement à une crise récurrente, stigmatisante et silencieuse : celle de la faim. Comment faire reculer l’insécurité alimentaire de centaines de milliers de Québécois?

Le revenu minimum garanti 

Lancé en projet pilote en Ontario, en Finlande, aux Pays-Bas en 2017, débattu en France au Sénat ces dernières années, testé au Manitoba et aux États-Unis dans les années 1970-1980, étudié et défendu chez nous par des acteurs politiques, dont François Blais, ancien ministre libéral et chercheur universitaire, le revenu minimum garanti serait une avenue concrète pour lutter contre l’insécurité alimentaire. Qu’est-ce que le revenu minimum garanti? Il s’agit d’assurer pour tout citoyen un revenu minimum garanti par l’État, sans condition aucune, non pénalisé. L’idée derrière ce type d’allocation est de permettre aux gens qui la reçoivent de se sortir la tête hors de l’eau : ils sont capables de se nourrir, de se loger, bref de combler leurs besoins de base sans avoir à faire des choix déchirants.

À titre d’exemple, l’expérience ontarienne, offerte à 4000 personnes, doublait le montant de base de l’aide sociale. Ainsi, une personne seule recevait 17 000$ par an, un couple 24 000$, et chaque ménage était libre de dépenser la somme reçue comme il l’entendait. Évidemment, pour être admissible à cette allocation, il fallait être déjà en situation de faible revenu. Là où elle a été tentée dans le monde (et souvent terminée abruptement par l’arrivée au pouvoir de gouvernements conservateurs), l’expérience de revenu minimum garanti ne s’est pas traduite par des ménages qui en profitaient pour se la couler douce; cette initiative n’est pas conçue comme un incitatif à bouder le monde du travail, au contraire. Ce qui a été observé, de la Finlande à l’Ontario, c’est qu’en tout premier lieu, les participants disent garnir leur garde-manger et sortir enfin de l’insécurité alimentaire chronique; ils s’évaluent aussi en meilleure santé physique et mentale et retournent à l’école ou sur le marché du travail, contrairement à ce que pourraient avancer les détracteurs du revenu minimum garanti. 

Un médecin de famille qui prescrit… de la santé

Alors qu’on peut voir une personne ou une famille qui a de la difficulté à payer l’épicerie comme seule et unique responsable de son sort, il y a une foule de déterminants socio-économiques qui influent grandement sur ce qui se retrouvera – ou pas – dans l’assiette au souper. Le marché du travail en mutation, en plus des soubresauts de l’économie mondiale, en passant par une pandémie, font que « faire l’épicerie pour 75$ par semaine pour une famille de trois », pour citer une déclaration de l’homme d’affaires François Lambert, relève d’une gageure impossible, digne des contorsions d’un artiste de cirque, ou d’un budget sur un fil de fer…

Au Massachussetts, l’État lui-même s’est éloigné d’une approche qui laisse l’individu face à l’angoisse de ne pas arriver à nourrir les siens.  Ainsi est né un programme appliqué à travers tout l’État : Food is Medecine State Plan. Ce programme est chapeauté par l’université Harvard via son centre de droit de la santé et d’innovation politique ainsi que par un organisme à but non lucratif tourné vers l’accès à la sécurité alimentaire et la nutrition. Une des facettes les plus originales du Food is Medecine State Plan c’est de faire participer les médecins de famille au recul du problème de la faim en englobant l’atteinte de la sécurité alimentaire d’un individu dans son portrait de santé. Il s’agit d’une approche qui vise à enlever un peu du stigmate et de la honte reliés au fait de révéler qu’on a de la difficulté à remplir le réfrigérateur. Le médecin, lors de la visite de son patient, est sensibilisé à traiter la sécurité alimentaire tel un déterminant de la santé comme un autre et à poser des questions en conséquence, de la même manière qu’un docteur vous demande si vous fumez ou si votre poids a beaucoup varié dans la dernière année. Si le médecin décèle un problème du côté de l’approvisionnement en aliments, il peut prescrire une série de choses : par exemple, des bons de nourriture à faible coût ou gratuits, dont la valeur se trouve doublée si le patient les utilise dans des marchés vendant des aliments frais et locaux. Savez-vous qui se trouve à être un des observateurs et bailleurs de fonds les plus enthousiastes de ce projet? Une compagnie d’assurance privée, qui souhaite assurer des gens mieux nourris, en meilleure santé et qui coûtent moins cher en hospitalisation et maladies chroniques.

De quoi faire réfléchir aux autres possibles pour faire en sorte que de manière durable, une partie des gens qui fréquentent les banques alimentaires puissent avoir des moyens de se trouver une porte de sortie à leur état d’insécurité alimentaire.

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