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La bête creuse, Prix des Libraires 2018

Anne-Marie Aubin

Roman lauréat du prix des Libraires du Québec 2018, La bête creuse est une saga gaspésienne de plus de 700 pages. Un livre qui fait travailler le lecteur, certes, mais qui procure plaisir et satisfaction. Une lecture inoubliable!

Né en 1982, Christophe Bernard a d’abord été traducteur pour le Quartanier avant de signer son premier roman. Dès les premières pages, l’auteur nous séduit par un style unique au vocabulaire recherché qui fourmille d’images, d’hyperboles, d’humour et d’expressions régionales savoureuses. Un très grand plaisir que la lecture de La bête creuse. Il faut prendre le temps de déguster chaque phrase, chaque paragraphe et de se laisser animer par cette écriture inventive.

Un village halluciné, des buveurs gargantuesques

Dans la Baie des Chaleurs se trame un drame terrible alors qu’un jeune Gaspésien installé à Montréal depuis une dizaine d’années, François Bouge, revient dans son patelin natal en taxi.  Au cours de ce road trip de nuit, le jeune doctorant, obsédé par une bête légendaire, consulte son manuscrit pendant qu’un chauffeur cruel lui prépare un très mauvais tour. En pleine tempête de neige, le véhicule sillonne la 132 le long du fleuve jusqu’à la vallée de la Matapédia puis vers la Baie des Chaleurs. Le protagoniste revient chez lui vérifier certains détails concernant la malédiction de la famille Bouge. Cette même nuit, dans un chalet de chasse, des jeunes célèbrent, dans la plus grande démesure, la paternité de Yannick, le frère de François.

À la manière de Fred Pellerin qui raconte Saint-Élie-de-Caxton et ses personnages devenus légendaires, Christophe Bernard présente un Saint-Lancelot-de-la-Frayère halluciné et des habitants devenus mythiques par leurs récits d’aventures abracadabrantes. Si Fred excelle dans l’oralité, Christophe Bernard honore la langue française et possède un talent d’écrivain indéniable. Tout comme notre conteur de la Mauricie, ce jeune Gaspésien a su tendre l’oreille aux propos des anciens et garder en mémoire leurs expressions typiques. Grand lecteur, érudit, habile conteur, le romancier valse d’une génération à l’autre, pique notre curiosité en anticipant l’action et raconte avec un humour qui nous fait éclater de rire.

«En Gaspésie, des Méchins jusqu’à Miguasha, de Tracadièche jusqu’à Manche d’Épée, le monde en mettent. Ça sert à rien là-bas de jurer que t’a déjà tranché une chauve-souris pendant que tu fendais du bois. T’as juste à le dire. Le monde vont te croire. Ils veulent que ce soit vrai. Parce que si c’est vrai, c’est plus intéressant.»

Univers maculin

L’hôtel au cœur de la Frayère est le lieu où se réunissent les hommes. À la manière d’un western, deux clans s’opposent : les Monti, de la Frayère, et les Bradley, qui sont de Paspébiac. Les hostilités traversent les générations et prennent des proportions peu ordinaires. D’un chapitre à l’autre réapparaissent des personnages attachants, essentiellement des hommes au langage très coloré, vivant des péripéties délirantes et très alcoolisées, clin d’oeil à La bête lumineuse de Perreault :

«Les Frayois, […] ils vivaient dans deux mondes. Un monde dans lequel ils avaient leurs mères, leurs grands-mères, leurs sœurs, leurs tantes… Comme n’importe qui. Puis un autre monde dans lequel ils étaient seuls entre eux, un monde de masculinité pas toujours bien investie, et ça c’était sujet à dérapage…»

Aventures, humour et débordements

Le décor de la Frayère (très inspiré de Carleton-sur-Mer) devient une destination touristique très prisée pendant la belle saison et les citadins qui envahissent la place font l’objet de moqueries : «…un Montréalais, pour eux autres, ça allait toujours rester un touriste bronzé en canne qui se baigne dans rien qui a pas de chlore dedans parce qu’il hallucine des soleils de mer un peu partout, un touriste en sandales, capri, pull noué autour du cou, qui se déclare des allergies alimentaires à dormir debout quand tu lui sers un magnifique crustacé frais pêché , encore fumant dans sa carapace avec ses antennes de Martien et l’espèce de magma gastrique que t’es supposé tartiner imperturbablement sur un biscuit soda pour manger ça comme un vrai, si t’en es un.»

Les héros plus grands que nature rappellent La fiancée américaine, superbe roman d’Éric Dupont, gaspésien lui aussi. Honoré Bouge, appelé Monti, cherche à se venger de Bradley, ce « paspéya » juge de ligne qui a accordé un but alors que Monti, alors jeune gardien de but, avait arrêté la rondelle avec ses dents. Les rancunes durent longtemps dans la Baie des Chaleurs et les légendes aussi. Monti prétend avoir trouvé de l’or au Klondike alors qu’il s’est égaré en Ontario, et que dire de son incroyable partie de poker devant trois Américains qui chercheront vengeance.

Une mythologie disparue

De retour parmi les siens, François Bouge, historien et auteur, croit pouvoir percer l’énigme des Monti. Ambitieux comme son ancêtre, il voit déjà son roman publié chez de célèbres éditeurs français. Pourquoi depuis trois générations les Monti reçoivent-ils une bouteille de Yukon par la poste à chaque semaine? Qui envoie ce mauvais alcool? « Monti avait fait quelque chose à quelqu’un quelque part. »

François ne reconnait plus sa Gaspésie légendaire, idéalisée et fantasmée pendant ces dix années à Montréal : « Plus rien ne me soûle. J’ai perdu l’ivresse. Je suis immunisé….Je vis dans une autre époque…J’ai l’impression parfois d’avoir regagné la surface à un endroit du monde où les gens et moi ne parlons pas la même langue. Ils sont où les gens? Ai-je manqué quelque chose? »

Contrairement à François, les jeunes de son âge, dont son frère Yannick, rejettent ces légendes trop souvent entendues et n’y croient pas : « Yannick répondait rien, puis il s’est détourné vers Perrault en voulant dire qu’il y avait nulle part de puck mordue, pas d’Indien chimérique en pleine nuit sur la galerie de la maison chez eux et encore moins d’or dans les montagnes, que pour lui, c’était des histoires à dormir debout, tout ça, qu’il avait entendu son père radoter toute sa vie en mille versions. Il embarquait plus là-dedans.»

À La Frayère comme ailleurs tout a décliné vers la modernité : l’individualisme, la consommation, une langue qui se dégrade, un patrimoine négligé, des commerces fermés… trop de choses ont changé. Monti serait déçu s’il revenait sur terre.  

Voilà un roman dense à lire attentivement bien le savourer. Lecture idéale pour les vacances!


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Christophe Bernard. La bête creuse. Montréal, Éditions Le Quartanier, 2017, 716 p. (polygraphe)

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