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Étrangeté et dépaysement assurés !

Anne-Marie Aubin

La romancière Martine Desjardins publie un premier roman remarqué, Le cercle de Clara, en 1997. Puis L’Évocation en 2005 se mérite le Prix Ringuet, Maléficium (2009) ainsi que La Chambre verte (2016) remportent tous deux le prix Jacques Brossard.  Son tout dernier titre, Méduse, apparait sur la liste préliminaire du Prix des Libraires. Ce roman saisissant d’originalité se dévore avec plaisir !

Être née différente

Une jeune fille née avec des yeux différents est jugée monstrueuse par sa famille. Comme elle fait honte et elle fait peur, on la surnomme Méduse. La protagoniste raconte ce qu’elle voit à travers sa frange de cheveux ou son bandeau qui cachent ses monstruosités.

C’est à la suite d’un incident que ses parents décident de l’interner à l’Athenaeum, un orphelinat pour jeunes filles pourvues de malformations physiques.  Située loin de tout, dans un boisé près d’un lac aux odeurs nauséabondes, cette institution est gérée par treize bienfaiteurs, hommes influents qui abusent allégrement des jeunes filles : « Une fois par mois, à la nouvelle lune, les pensionnaires recevaient la visite des bienfaiteurs.  Elles revêtaient pour l’occasion des robes en bouillon d’organdi et des bas blancs, et elles roulaient leurs tresses en macarons sur leurs oreilles, ce qui leur donnait une allure encore plus juvénile. Elles passaient ces nuits-là dans l’aile privée, et n’en sortaient que le lendemain, à l’aube, leurs robes salies et déchirées, les cheveux défaits, les joues couvertes de larmes – et les lèvres noircies jusqu’au pourtour, comme celles de la directrice. »

Méduse féministe

Inspiré de l’animal marin, bête prédatrice, et du personnage mythologique, le personnage de Martine Desjardins pétrifie les humains qui croisent son regard. Méduse découvre le pouvoir de ses yeux le jour où son père l’enferme à l’institut : « En guise d’adieux affectueux, j’ai pouffé d’exaspération. J’ai soufflé un peu trop fort, malheureusement, et mon toupet est allé voler en l’air, exposant mon front sur toute sa largeur. Mes cheveux sont restés hérissés telle une houppe. Alors, pour la première fois de ma vie j’ai vu de près le visage de mon père.[…]Mon père est tombé à la renverse et s’est effondré…Je savais, moi, ce qui avait tué mon père : l’horreur d’avoir vu mes Dévastations. »

La victime ne s’en laissera pas imposer malgré ses différences, au contraire ses yeux lui apportent des pouvoirs étranges et puissants : voir dans le noir, ne pas sentir la douleur… entre autres.

Un plaisir de lecture

Le vocabulaire riche, inventif, les jeux de mots délicieux, les mots inventés procurent beaucoup de plaisir au lecteur. Martine Desjardins nous transporte dans des lieux mystérieux inspirés du gothique ou des sombres univers des contes du 19e siècle. Bref voilà un excellent roman, dépaysant à souhait, haletant et truculent par moments !

Martine Desjardins. Méduse. Éditions Alto, 2020, 209 p.

La romancière Martine Desjardins

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