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Quand la crise sanitaire nous montre d’autres possibles

Marijo Demers et François-Olivier Chené

La crise sanitaire nous a appris beaucoup de choses, au-delà de la nécessité de se laver les mains pour aplanir la courbe en se privant de jambon à l’ananas. Elle nous a rappelé le rôle central que peut jouer l’État dans le bien-être et la protection des citoyens. Dans notre configuration actuelle du mode de décision politique, seul l’État peut réguler nos comportements et nos actions afin de limiter la propagation du virus. Et ce sont les (in)actions passées de l’État qui transforment en « zones chaudes » les secteurs qu’il a laissés de côté au nom de l’austérité et de la supposée nécessité d’avoir un budget équilibré.

Accompagner et soigner ne rimeront jamais avec rentabilité et profit

Le coronavirus vient magnifier une vérité incontournable et immuable que ceux et celles qui sont aux premières loges de ce monde d’accompagnement et de soins prodigués à longueur d’année connaissent intimement : bien s’occuper des personnes les plus vulnérables dans notre société — de la petite enfance à la vieillesse, en passant par l’itinérance et jusqu’à la santé mentale — demande du temps, de l’expertise et des ressources adéquates. Si notre étalon de mesure pour accompagner et soigner repose en bonne partie sur un calcul coût/bénéfice, calqué sur le modèle entrepreneurial, nous nous condamnons à friser la surcharge et la pénurie perpétuelles. Nous n’arriverons jamais à prendre le temps requis pour nourrir convenablement un aîné ou encore pour le laver. Nous nous condamnons aussi à foncer dans le mur à chaque crise majeure. Le coronavirus n’est qu’un amplificateur assourdissant de cet état de fait.

Pourquoi ne pas assumer que ce secteur, précisément celui du caring, est déficitaire ? Par choix de société, par prise de position claire qui promeut la dignité collective face aux colonnes de chiffres, il faut sortir de la logique néolibérale qui est nôtre mondialement depuis longtemps. Nos élus doivent cesser d’adopter la logique du monde des affaires. Elle ne se transpose pas à l’univers du caring où l’on s’occupe de votre grand-mère ou de votre petit-enfant. Dire haut et fort, par exemple, que la méthode lean peut être formidable pour augmenter la productivité d’une usine à saucisses, mais qu’elle n’est aucunement adaptée au mandat d’un CIUSSS et de son personnel. Récemment, l’idée de nationaliser les CHSLD privés est arrivée dans l’espace public. C’est tout un revirement dans notre écosystème politique au pouvoir qui, depuis des années, a plutôt l’habitude de mettre de l’avant la privatisation ou le partenariat public-privé. Alors nationaliser, oui, avec la prémisse que le but avoué est d’accompagner et de soigner humainement. Alors, où aller chercher les sous pour le faire ?

Prendre les moyens pour être en mesure d’accompagner et de soigner dignement

On nous répète ad nauseam que l’État n’a pas assez d’argent, qu’on paie déjà assez d’impôts qu’on ne devrait pas en payer plus, et donc, que la seule solution est de couper dans les services. C’est à moitié vrai, mais il manque une partie importante de l’équation dans cette façon de voir les choses.

Le système d’imposition se base sur un principe très simple : les plus riches paient plus d’impôts que les plus pauvres, et l’État offre ses services équitablement à toute la population, en aidant davantage les plus démunis. L’objectif est donc de redistribuer les richesses. Si les plus riches, incluant les compagnies multinationales, usent de tactiques pour éviter de payer les impôts — ce qu’on appelle l’évasion et l’évitement fiscaux —, le système ne fonctionne plus ou, alors, que de façon bancale. On a beau augmenter les impôts des plus riches, cela ne donne pas beaucoup plus de revenus à l’État qui doit donc couper dans ses services.

Et voilà le nœud du problème. Depuis les années 1980, on réduit les budgets de l’État (sauf en année électorale), mais dès qu’il y a une crise, c’est vers l’État qu’on se tourne naturellement pour nous sauver. Ce fut le cas en 2008, avec la crise économique, et c’est encore vrai aujourd’hui, avec la crise sanitaire. Et même les compagnies, dont certaines pratiquent la comptabilité créative pour éviter de payer leurs impôts, tendent la main de manière ostentatoire afin de recevoir une part de cette aide.

La priorité de tout gouvernement doit donc être de lutter contre l’évasion et l’évitement fiscaux. Plusieurs mesures existent déjà, et certaines sont mises en pratique, notamment par l’Union européenne, pour aller chercher quelques milliards qui dorment dans des paradis fiscaux. L’efficacité de ces mesures dépend toujours de la collaboration entre les États, qui n’est jamais garantie. Elles permettent néanmoins de corriger une partie du problème.

Les grandes compagnies veulent éviter l’impôt ? Qu’elles paient des taxes ! Cet autre possible pour l’État nous vient directement des géants du numérique, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), Netflix, Airbnb et autres Uber de ce monde, que la France a décidé de taxer l’an dernier, ce que le Canada envisage de faire. Malheureusement, entre autres à cause de la crainte de représailles du président américain, la France a suspendu sa taxe et le Canada hésite à la mettre en place. Il faudra donc aussi attendre une collaboration entre les États afin qu’une telle mesure puisse être appliquée.

Il y a un autre possible, plus ambitieux, pour l’État : nationaliser des entreprises, ce que le Québec a déjà fait par le passé. Pourtant, à travers le monde, dans les dernières décennies, la mode a été à la vente des entreprises publiques. Ce fut le cas au Canada, notamment avec Air Canada et Petro-Canada, dans les années 1980. Si on inversait cette tendance dans certains secteurs stratégiques, l’État pourrait recueillir d’immenses bénéfices récurrents, qui seraient directement redistribués vers la population. D’ailleurs, le secteur minier — nationalisé en totalité ou en partie dans plusieurs pays du monde — serait un candidat parfait. Le Québec est la province canadienne qui perçoit d’ailleurs le montant de redevances minières le plus faible au pays et l’on sait que ces compagnies sont des clientes notoires des îles sanctuaires où l’on se soustrait à l’impôt…

De l’indocilité face à l’indignité

Les récits insoutenables émanant des résidences pour personnages âgées peuvent nous pousser à être indociles. Non pas face aux recommandations sanitaires, mais plutôt une indocilité face à l’indignité. Faisons en sorte, comme citoyens, que ce qui n’aurait pas été possible dans l’esprit d’un Justin Trudeau ou d’un François Legault il y a quelques mois, en matière d’interventionnisme économique et de filet social étendu, apparaisse aujourd’hui comme une nécessité et pas seulement pour susciter la relance économique. Si une institution financière mondiale comme le Fonds monétaire international prône, ces jours-ci, le renforcement de l’État-providence, pourquoi pas nous ?

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