Anne-Marie Aubin
Depuis sa parution au printemps dernier, ce premier roman de Thélyson Orélien connaît un véritable succès. Avant même d’être publié chez Boréal, 26 éditeurs ont demandé les droits en traduction, et il paraîtra en 22 langues. Sorti en France chez Grasset en août dernier, le roman apparaît déjà sur la liste de nombreux prix littéraires dont le Femina, le Goncourt, le Renaudot et le Prix du roman FNAC. Tout cela confirme le grand talent de cet auteur qui signe un texte bouleversant!
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Le narrateur, Jonas Dorléon, 29 ans, professeur d’histoire et de géographie au lycée public, se voit obligé de fuir son pays alors que tout brûle : « Carrefour-Feuilles n’était déjà plus un quartier. C’était un cendrier géant, un cimetière sans tombes… »
Jonas fuit avecpour tout bagage un vieux sac dans lequel tient sa vie : un carnet de poèmes, une photo de sa mère, son diplôme d’État, un sous-vêtement propre : « Mon sac c’est mon autobiographie par objets. Il raconte plus que mes mots. »
Tout au long de ce périple dangereux, il croise des gens, les observe, les écoute et les voit mourir parfois… Partout, il y a la peur, la faim, la violence, l’humiliation, les fraudeurs qui vendent du rêve… mais il y aussi la solidarité, la fraternité des migrants et la volonté de survivre à cet exil :« Entre les survivants il y a une langue qui ne s’apprend pas, elle se ressent. »
Dérivant sur un radeau de fortune entre le Pérou et l’Équateur, il rencontre un migrant péruvien qui lui dit : « Tu sais pourquoi je voudrais mourir avant toi […] Parce que si je meurs avant… au moins, toi, tu pourras le raconter. » La plus grande peur des migrants ce n’est pas de mourir mais « de disparaître sans trace, de s’éteindre sans témoin, d’être rayé du monde sans même laisser une rature. »

Jonas se fait donc porteur de leurs récits, avec respect, sans jugement. Il s’intéresse aux mots, aux accents, aux langues. Au Brésil, il s’étonne lorsqu’on le déclare « demandeur d’asile », car chez lui on y enferme les fous. « L’asile c’est bien sur papier, mais dans l’estomac ça ne pèse pas lourd…pratiquement affamé, j’ai fait ce que mes ancêtres ont toujours fait : J’ai joué. » Il se fait griot, fait rire les Brésiliens et récolte quelques pièces.
L’accueil des étrangers
Depuis Haïti, Jonas traverse douze pays jusqu’à son arrivée au Québec par le chemin Roxham. Ses observations sur l’accueil des étrangers au Québec mériteraient d’être affichées sur des panneaux publicitaires – surtout en cette période électorale. « Les politiciens qui disent qu’ils veulent accueillir mais « pas trop ». Qui parlent de « capacité d’accueil ». Les gens qui nous accusent de « profiter du système » alors qu’on attend depuis des mois un papier pour pouvoir travailler comme tout le monde. […] Même sans violence, ce pays peut te briser. À coups de silence, de lenteur, de bureaucratie bienveillante qui te laissent pourrir doucement, un sourire aux lèvres. »
Il est aussi reconnaissant. « Ici la colère ne mène pas à la tombe. Elle mène à la parole. Et moi j’ai encore des choses à dire. Je veux dire merci au Canada, qui m’a laissé entrer même s’il hésitait. Merci au Québec qui m’a donné la langue pour raconter tout ça. Merci aux gens, aux vrais, qui ne demandent pas d’où je viens mais où je vais. »
Thélyson Orélien aborde des réalités sombres, violentes, avec une langue poétique, riche, colorée et qui fait parfois sourire. Il excelle à raconter les exilés, les migrants, leur misère et leur profonde humanité. Voilà un roman magistral, un auteur d’un immense talent, un livre troublant qu’on ne veut plus lâcher et qui nous laisse sans voix.
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Thélyson Orélien. C’était ça ou mourir. Éditions Boréal, 2026, 262 p.
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