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La fille de la famille, le parcours d’une battante

Anne-Marie Aubin

Louise Desjardins, née à Rouyn-Noranda, a publié plusieurs recueils de poésie, quelques romans et a traduit deux recueils de poésie de Margaret Atwood. Son premier roman, La love, publié en 1993, s’est mérité le prix des Arcades de Bologne et du Journal de Montréal. Son dernier titre, La fille de la famille, raconte, sous la forme de fragments, le quotidien d’une fillette devenue femme et mère. Les gens de sa génération se reconnaîtront et les plus jeunes en apprendront sur la condition des femmes à une époque pas si lointaine.

Un monde d’hommes

La narratrice vit avec ses quatre frères, un père un peu rustre et, heureusement, une mère complice. Bien qu’ayant grandi dans un monde d’hommes, elle saura s’y tailler une place : elle apprend vite et épate ses frères lorsqu’elle réussit à fileter des dorés et à tirer à la carabine. Son père l’appelle la suffragette.

À son premier emploi dans un séminaire à l’extérieur de Montréal, la jeune professeure apprend qu’elle ne peut enseigner Flaubert sans une permission spéciale de l’évêque. Un peu plus tard, convoquée au bureau du directeur, elle croit avoir reçu le feu vert de l’évêque, mais non. Le directeur lui indique : « J’ai entendu dire que vous viviez en concubinage avec un professeur de l’école secondaire. Est-ce exact ? Je le dirais pas comme ça, mon père, mais c’est vrai que je reste avec mon amoureux. »

C’est un grave péché… Trois propositions s’offrent à elle : « Soit que vous vous trouviez un appartement pour vous seule dans les prochains jours, soit que vous épousiez votre ami dans les prochaines semaines, soit que vous signiez cette lettre de démission que j’ai préparée pour vous. »

Elle n’a d’autre choix que de se marier sur-le-champ, sinon elle perd son emploi. Pourtant, son amoureux — qui enseigne à la même institution, et qui vit lui aussi en concubinage — n’a essuyé aucun reproche. Cela vous étonne-t-il ?

Des récits croisés

On suit l’enfance et l’adolescence d’une fillette, en Abitibi, jusqu’à son entrée à l’Université et, en alternance, la narratrice raconte son vécu, de la sortie de l’Université jusqu’à ce qu’elle se consacre à l’écriture. La famille, la maternité, les droits des femmes et leur émancipation, la vie d’artiste dans les années 60 tissent le fil du récit.

Alors qu’elle enseigne dans un cégep à Montréal, la future mère confie : « J’épluche la convention collective pour vérifier à combien de jours j’aurai droit pour accoucher [...]. Je n’ai droit à rien. Zéro congé de maternité pour les femmes qui accouchent, mais trois jours de congé pour que les papas puissent se remettre de leurs émotions. » Le directeur du personnel lui confirme qu’elle a bien lu : « C’est tout à fait normal qu’y ait pas de congé pour accoucher, madame, vu que c’est pas une maladie. » On a bien évolué depuis ! Les jeunes mamans d’aujourd’hui sont bien chanceuses.

Louise Desjardins signe un excellent roman, à l’écriture concise et poétique, qui témoigne, avec un brin d’humour, du quotidien des filles, des femmes, des mères… à une époque où le Québec vivait de grands changements. Ce roman fait penser à Rue Deschambault de Gabrielle Roy, recueil de ses souvenirs du Manitoba, de son enfance à ses débuts de romancière.

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DESJARDINS, Louise, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2020, 200 p.

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