Culture

Lire en vacances avec… Michel Rabagliati

Depuis un bon moment, nous attendions fébrilement le dernier titre de Michel Rabagliati. Nous savions que ce ne serait pas une bande dessinée, mais un roman illustré, que ce titre ne ferait pas partie de la série Paul et qu’il s’intitulerait Rose à l’Île. Ce bédéiste, récompensé plusieurs fois pour ses publications de la série Paul, s’avère une fois de plus un excellent conteur et ses dessins superbes nous donnent envie de vacances au Bas-Saint-Laurent.

Quitter le quotidien

L’histoire débute le 26 juillet 2017, avant la pandémie, alors que Paul va passer quelques jours de vacances avec sa fille à l’Île Verte. Loin de la ville et de la routine, chacun profite à sa façon de la splendeur du paysage et de la nature, vivant pendant quelques jours au rythme des insulaires. Le décor immense ne se laissait pas enfermer dans de petites cases, confie l’auteur : « Il m’a tout à coup semblé incongru de découper en cases et en strips la majesté sauvage de cette île. L’encre et la plume aussi me sont apparues comme des outils trop durs et trop radicaux pour la décrire. »

Même si le titre porte le nom de Rose (nom fictif de sa fille Alice), Paul – le célèbre avatar de Rabagliati – demeure le narrateur. Tout passe donc par Paul qui se souvient, se questionne, raconte le présent, le passé comme dans ses bandes dessinées, mais avec tout l’espace que lui laisse désormais la page dépourvue de cases. On savait que Michel Rabagliati était un excellent conteur, mais il le prouve cette fois dans un texte plus élaboré, sans aucun phylactère, avec des dialogues, des réflexions intérieures, un récit plus étoffé, inspiré par le décor maritime : « J’admets que je suis en grande partie responsable de mon naufrage, mais tout de même. Il y a cinq ans que le navire a sombré et que je flotte, encore accroché aux débris.»

Le temps

Avec humour et dérision, Paul se questionne à propos de son avenir, de son travail, de sa vie amoureuse, de sa famille. Les illustrations de Rose témoignent de l’amour d’un père plein de tendresse pour cette belle jeune femme de 23 ans : « Comme elle est belle… C’est une vraie femme, maintenant. Bonyenne, y a pas dix minutes, je la promenais sur mes épaules..

Souvent seul dans ce décor grandiose, Paul a tout le loisir de lire, réfléchir, méditer, rêver.  Des illustrations pleine page et double page, parfois sans texte, rendent la nature du bas du fleuve de superbe façon. On est soufflé par le rendu de ces paysages immenses, le fleuve, la forêt, les prises de vues variées, de jour, de nuit… C’est très réussi.  

Nostalgique, Paul se rappelle les derniers moments passés avec son père décédé trop vite. Suite à son décès, il découvre un carnet : « […] un petit carnet à croquis de cuirette marron que je n’avais jamais vu. Il était rempli de dessins que papa avait faits entre 10 et 12 ans. Je ne savais pas qu’il avait été aussi intéressé par le dessin. Ce qui m’a touché, c’est que lui et moi faisions exactement la même chose au même âge : reproduire nos personnages de BD préférés. […] Des dessins magnifiques remplis de fraîcheur et d’application enfantine. Pourquoi ne m’avait-il jamais montré ça ? Il avait peut-être comme moi rêvé de devenir dessinateur de BD ou cartoonist, tel qu’on le disait à l’époque. J’aime le penser. »

Le fleuve qui guérit

Ce séjour sur l’Île permet à Paul et sa fille de se retrouver en fin de journée pour observer les phoques, veiller en écoutant de la musique ou en silence, ébahis devant un ciel plein d’étoiles.

Sensible à la situation difficile de son père, Rose a eu l’idée de cette escapade au bord du fleuve qui ne pouvait que faire du bien. Se confiant à une amie croisée sur l’île, Paul croit qu’il est allé au bout de l’autofiction, qu’il n’a plus rien à dire : « Y a toujours ben un boutte à raconter sa vie ! J’ai pas été pilote dans la Royal Air Force, ch’suis un Ahuntsicois dépressif en gougounes, qui souffre d’apnée du sommeil, avec deux perruches pis une piscine hors terre…Pas exactement Tolstoï!»

Et si justement l’inspiration était là, dans la simplicité du temps qui passe, du fleuve qui coule… Rose et son père en ressortiront ressourcés. Quel bonheur de lire ce texte ! Un vrai cadeau à s’offrir.

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 Michel Rabagliati.  Rose à l’Île.  Éditions La Pastèque, 2023, 256 p.