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Les autres possibles : Comment répondre à la récession au féminin?

Marijo Demers et François-Olivier Chené

La crise de la COVID n’est pas que sanitaire; elle est aussi économique. Selon plusieurs études, les soubresauts économiques covidiens affectent plus les femmes que les hommes, au point où une nouvelle expression a vu le jour, la « she-cession ».

En 2020, cette récession au féminin prend plusieurs visages. Par exemple, la proportion de femmes au sein de la main-d’œuvre canadienne est à son plus bas niveau depuis trente ans et le taux d’emploi des mères monoparentales a chuté de 12% entre février et juin de cette année, comparativement à 7% chez les pères monoparentaux.

Même si l’économie semble reprendre du poil de la bête, les femmes sont encore perdantes; elles réintègrent le marché du travail à un rythme plus lent que les hommes. À la fin de l’année, les pronostics sont optimistes quant au taux d’emploi des hommes; il devrait être très près de celui observé avant la pandémie. Or, chez les femmes, ce taux d’emploi est encore 20% moindre qu’avant la crise sanitaire. Une fois le diagnostic de la récession au féminin posé, que faire pour y remédier?

Des programmes et des budgets sensibles au genre

Une des solutions serait d’adopter un « budget sensible au genre » (BSG). Le principe est d’évaluer et d’élaborer les politiques publiques en prenant en considération l’égalité entre les hommes et les femmes, même pour les politiques qui semblent neutres et égalitaires à première vue.

Par exemple, les allocations de retraite ne changent pas en fonction du sexe, mais en fonction du type d’emploi occupé (temps plein ou temps partiel) et de la durée où on a été à l’emploi tout au long d’une vie active. Toutefois, comme les femmes occupent plus souvent des emplois à temps partiel ou restent plus souvent et plus longtemps que les hommes à la maison pour s’occuper des enfants, elles sont désavantagées par ce calcul. Un BSG tenterait de corriger ce biais.

Qu’en est-il du BSG dans le monde? Il est largement utilisé : des grandes organisations internationales y souscrivent telles l’OCDE, l’ONU ou la Banque Mondiale. Quelques États l’intègrent systématiquement depuis le début des années 2000 dans leurs efforts de budgétisation en santé, en éducation et en agriculture notamment. Le Rwanda, le Sénégal, et le Ghana sont des pays précurseurs et depuis quelques années, la France, la Belgique, la Finlande emboîtent le pas. Quant au Canada, il a adopté l’analyse comparative entre les sexes et a introduit le concept de de budgétisation sensible aux sexes dans les dernières années.

Un autre possible bien de chez nous : les CPE

Nous nous sommes efforcés au fil de nos chroniques de trouver des modèles dont le Québec pourrait s’inspirer. Mais le Québec peut aussi inspirer les autres. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé lorsque le NPD a demandé au gouvernement libéral fédéral, lors de la présentation du dernier budget à Ottawa, d’adopter deux mesures inspirées du Québec pour le soutenir : une assurance-médicament publique et un service de garderies subventionné. La deuxième est une excellente mesure pour s’assurer que la she-cession soit suivie d’une she-covery (reprise au féminin).

C’est en 1997 que le Québec a adopté ce service. L’objectif était simple : permettre aux femmes, encore majoritaires à rester à la maison pour s’occuper des enfants, à revenir plus rapidement sur le marché du travail. Le service des Centres de la petite enfance (CPE), qu’on a vite appelé Garderies à 5$ (lire « piasses ») était créé. Le résultat s’est vite fait sentir : la proportion de femmes sur le marché du travail est passé de 56% à 68% en 10 ans seulement, la plus forte hausse au Canada durant cette période. Pour ajouter au tableau, les CPE ont été maintes fois reconnus pour la très grande qualité de leur service et de l’encadrement de nos petits.

Toutefois, les CPE ont été victimes de leur succès et la demande a vite dépassé l’offre, créant des listes d’attentes longues comme le jour. Malheureusement, les gouvernements libéraux successifs ont peu fait pour soutenir le réseau des CPE : augmentation de la contribution des parents, diminution du financement, priorité au développement de places au privé, négociations difficiles avec les éducatrices et les éducateurs, gel, puis limitation des ouvertures de places en CPE dans un contexte où il y avait une hausse des naissances… Tout cela fait en sorte que la pénurie de places en CPE est aujourd’hui encore très importante. Et l’effet de cette pénurie se fait davantage sentir depuis le début de la pandémie.

Le Québec a de bonnes idées. Encore faut-il qu’il les chérisse. Le contexte actuel de la crise est une bonne occasion de rattraper le temps perdu et de se rapprocher de l’objectif fixé en 1997 : assurer une place en CPE à toutes les familles québécoises et ainsi contribuer à sortir de la récession au féminin.

Conclusion

La crise de la COVID pourrait réduire à néant des décennies d’efforts pour rendre le marché du travail plus équitable. Les femmes sont directement touchées par la crise, elles devraient donc être les premières visées par la reprise. Le gouvernement fédéral a récemment reconnu le problème de la she-cession, mais la panoplie de mesures d’urgence, d’allocations, de programmes et de soutien liés à la COVID adoptés au Québec et au Canada jusqu’à maintenant échappent à cette analyse sensible au genre. D’ici à ce que des mesures concrètes soient prises pour y remédier, la récession au féminin laisse place à une reprise au masculin, creusant les inégalités entre les hommes et les femmes.

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