Mandoline Blier
Cet été, EXPRESSION est l’un des huit lieux au Québec qui accueille la Biennale d’art contemporain autochtone (BACA). Une 8e édition où une centaine d’artistes autochtones de multiples communautés à travers l’Amérique du Nord, la Mésoamérique, l’Amérique du sud, l’Europe, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique de l’ouest explorent le thème Iaohontso’ktá:tie / Traverser le territoire.
« Les frontières ne sont pas uniquement géographiques, elles sont des limitations coloniales. Traverser le territoire signifie aussi agir contre cette colonisation », explique Armando Perla, commissaire de l’exposition en duo avec Michael Patten. Le fait qu’un collectif d’artistes aussi diverses, avec une histoire et une culture propre, se rencontrent pour créer cette exposition, illustre bien la traversée du territoire. On y perçoit une solidarité qui a certainement contribué à la survie de plusieurs communautés autochtones face aux tentatives d’assimilation coloniale.
Le savoir des femmes
Le centre d’exposition EXPRESSION, situé en haut du Marché Centre à Saint-Hyacinthe, devient volontairement un lieu rendant hommage aux femmes autochtones. Le marché comme archive : économie, savoir des femmes et survie veut honorer la transmission matrilinéaire et l’interdépendance de ces marchés autochtones, en contradiction avec la compétition vorace du commerce actuel.
« Je veux honorer ma mère, ma grand-mère, mes tantes par ce marché des femmes. Mon intérêt pour les arts vient des femmes de ma famille », soulève Armando Perla. Ce savoir-faire ancestral a principalement été transmis par les femmes, de génération en génération, ce qui a permis de préserver la culture des peuples autochtones.
Les œuvres exposées présentent un travail sensible, minutieux et d’une grande beauté. Elles captent l’attention, impressionnent, mais cet esthétique ne cache en rien les histoires d’exploitation ou d’esclavage vécues par plusieurs communautés. L’exposition, par sa composition, rappelle la persévérance des femmes pour le maintien d’une culture vivante. Elle évoque la reconstruction qui se vit à travers l’art, pour tenter de décoloniser les espaces.
Habiter l’Église
Bien qu’aujourd’hui l’église Notre-Dame-du-Rosaire soit désacralisée, on y reconnaît de nombreux symboles religieux catholiques. Comme le mentionne Armando Perla, « l’Église a été un système d’oppression important contre les cultures autochtones ». Dans ce deuxième lieu d’exposition, Le corps comme transgression / Droit, esprit et interdiction appelle les visiteurs à réfléchir aux dérives répressives de l’Église. D’ailleurs, des traces de cette répression demeurent encore tangibles aujourd’hui, dans certains discours homophobes, transphobes, racistes et misogynes. Ici, les œuvres habitent le lieu comme une affirmation queer et autochtone dans une volonté de légitimer une façon différente et libre de vivre son existence et sa spiritualité. Parfois doucement, parfois avec provocation, elles envahissent l’Église comme pour réparer les discriminations, pour reprendre leur juste place.

Une expérience émouvante
J’ai assisté au vernissage de l’exposition, le 6 juin dernier, avec mon fils Romain. Les artistes y ont livré des performances fortes qui ont donné de l’ampleur et de l’intensité au propos. C’était émouvant d’entendre les tambours de Manitou Singers résonner dans l’espace. Déstabilisant d’observer le processus artistique de Pounamu Rurawhe. Enivrant de contempler les magnifiques projections de Jamie Berry.
Nous sommes arrivés à Notre-Dame-du-Rosaire comme des étrangers. Chaque personne dans son univers, visitant à son rythme et discutant avec ses connaissances. Nous avons quitté le cœur plein, habités d’émotions, avec un certain sentiment de camaraderie, liés par ce que nous avions vécu ensemble. En ce bref instant, il s’est installée une impression de communauté. Si l’une des volontés de BACA est de créer des ponts entre les communautés autochtones et allochtones, on peut dire qu’ici, la mission fut accomplie!
Iaohontso’ktá:tie / Traverser le territoire – La Biennale d’art contemporain autochtone – BACAest présentée à EXPRESSION, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe et à l’église Notre-Dame-du-Rosaire du 6 juin au 13 septembre 2026.





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